Quelles mutations pour le paysage audiovisuel européen ?

L’Europe des médias est une industrie composée de grands groupes européens, de petites sociétés locales, mais aussi de géants internationaux qui contribuent à dynamiser toute la filière, du cinéma à la télévision, en passant par la vidéo à la demande et la production.

Publié le 04/01/2024

 

Les 50 premières entreprises du marché audiovisuel européen ont réalisé 120 milliards d’euros de recettes en 2021 ; les 20 premières sociétés de ce marché en ont réalisé près de 80 %, soit plus de 92 milliards, ces mêmes sociétés pèsent 71 % du Top 100.

Selon les données publiées par l’Observatoire européen de l’audiovisuel, les recettes d’exploitation cumulées des services audiovisuels des 100 premières sociétés audiovisuelles en Europe, mesurées entre 2016 et 2021, augmentent deux fois plus vite que le marché global européen. L’évolution positive de l’ensemble du marché des services audiovisuels est liée à la forte dynamique de progression des recettes SVOD. Parallèlement, les recettes cumulées des acteurs traditionnels (diffusion et distribution de chaînes de télévision payantes) figurant au Top 100 augmentent également en 2021 (+10 % par rapport à 2016).

Les acteurs traditionnels des médias génèrent 56 % des recettes supplémentaires enregistrées par le Top 100 au cours de la même période. Néanmoins, la croissance des acteurs du Top 100 a été largement tirée par les « pure players » de la SVOD, à savoir Netflix, Amazon, DAZN et Apple. Leurs recettes cumulées ont été multipliées par 6 entre 2016 et 2021 et représentent 44 % de la croissance des 100 premiers acteurs.

 

Top 20 des sociétés audiovisuelles en Europe. Source : Observatoire Européen de l’audiovisuel

 

Les Américains écrasent le marché

Le Top 20 est composé de six groupes américains, cinq sociétés allemandes, trois sociétés britanniques, trois sociétés françaises, deux sociétés italiennes et une société espagnole. Si on examine le Top 50, les groupes américains sont au nombre de huit. Les autres pays présents dans le Top 50 sont l’Allemagne et la France à égalité avec six sociétés chacune, et le Royaume-Uni avec cinq sociétés.

Le leader du marché audiovisuel européen est le groupe Comcast qui réalise 17,1 milliards d’euros de chiffre d’affaires avec sa chaîne de télévision payante Sky, présente dans plusieurs pays, principalement au Royaume-Uni. La deuxième société américaine, également deuxième au classement est Netflix qui réalise 7,5 milliards d’euros de recettes pour 68,5 millions d’abonnés à fin 2021. Un véritable exploit pour la firme de Los Gatos qui double les grands studios américains, présents en Europe depuis des décennies, comme The Walt Disney Company (8e avec 4,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires ou Warner Bros. Discovery, 10e avec 3,7 milliards d’euros de recettes). Les autres sociétés sont Liberty Global (17e), Amazon Prime Video (20e), Paramount (29e) et DAZN (40e). La force des entreprises américaines s’exprime sur tous les segments de marché : Comcast et ses 19 millions d’abonnés à la Pay TV de Sky mais aussi ses 3 millions d’abonnés SVOD ; Amazon et ses 42 millions d’abonnés à Prime Video ou Disney+ et ses 23 millions d’abonnés.

 

Top 10 des services de SVOD européens. Source : Observatoire Européen de l’audiovisuel

 

La SVOD est le moteur de la croissance

La croissance du secteur dépend depuis plusieurs années de la SVOD qui a bouleversé les habitudes des téléspectateurs, mais aussi la hiérarchie des leaders. Ainsi, la croissance des acteurs du Top 100 a été largement tirée par les « pure players » SVOD, à savoir Netflix, Amazon, DAZN et Apple. Leurs recettes cumulées ont été multipliées par 6 entre 2016 et 2021 et représentent 44 % de la croissance des 100 premiers acteurs.

La SVOD s’impose comme le segment de marché audiovisuel le plus concentré en Europe, suivie par la télévision payante. Fin 2021, 71 % des abonnements SVOD étaient souscrits par les abonnés des 3 premières plates-formes OTT (c’est-à-dire Netflix, Amazon et Disney+), tandis que 76 % des abonnements de télévision payante étaient concentrés sur les 20 premiers opérateurs.

On notera à cette occasion que très peu de services européens entrent dans le Top 10 européen : 7 places sont occupées par des services américains, pour seulement un service allemand, un service suédois et un service italien. Quand ces 7 services américains comptabilisent 157,5 millions d’abonnés, les 3 services européens en comptent un peu plus de 10 millions.

Les abonnements aux services audiovisuels payants (télévision et SVOD payant) cumulés en 2021 par les principaux fournisseurs de services audiovisuels payants possédant au moins une grande chaîne de télévision payante ou une grande plate-forme de SVOD révèlent un fait intéressant. On peut en effet en déduire que les intérêts des groupes détenus par des Européens répondent à des motivations très différentes de celles des groupes d’origine américaine en Europe.

Les opérateurs des principales chaînes payantes représentaient plus de 80 % de la part européenne des abonnements cumulés aux services audiovisuels payants. Contrairement à l’ensemble des « pure players » SVOD, les radiodiffuseurs d’origine européenne ont tendance à opérer également dans le segment de la télévision payante, qui représente en moyenne la moitié de leurs abonnements aux services audiovisuels payants.

Inversement, les plates-formes dédiées exclusivement à la SVOD représentent 70 % de la part américaine des abonnements aux services audiovisuels payants, les abonnements restants étant cumulés par les grandes chaînes américaines et les radiodiffuseurs opérant en Europe mais d’origine américaine. On notera à cette occasion très peu de services européens

 

Les sociétés européennes en embuscade

Pour résister au soft power américain, les sociétés audiovisuelles européennes ont constitué un front qui mixe des groupes privés et des groupes publics. Ainsi, le premier groupe audiovisuel européen est allemand : il s’agit de la chaîne publique ARD et ses 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires ; la BBC se classe 5e avec 6,2 milliards d’euros de recettes. France Télévisions se hisse à la 11e position avec 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires, derrière le groupe Canal+ de Vivendi, mais devant TF1 du groupe Bouygues. RTL est le premier groupe audiovisuel privé avec 6,6 milliards d’euros de recettes et se classe en 4e position du marché.

 

Top 13 des services de télévision européens. Source : Observatoire Européen de l’audiovisuel

 

Le jeu des fusions/acquisitions

L’Observatoire européen de l’audiovisuel souligne que bien que l’évolution soit principalement due à la croissance organique, les acteurs du marché ont réalisé des consolidations et des cessions pour augmenter leurs revenus en lançant de meilleures offres sur le marché, en réduisant les coûts ou en limitant les pertes. Ces mouvements de marché se sont multipliés entre 2021 et mi-2022 sous l’impulsion des acteurs des télécommunications et sont concentrés dans la région d’Europe centrale et orientale. Ces opérations visaient généralement à étendre les activités à de nouveaux territoires, voire accéder à des segments de marché complémentaires, obtenir des contenus premium à des prix compétitifs, associer les contenus à une distribution solide, optimiser l’exploitation des fenêtres de distribution, mettre en place des offres télécoms convergentes solides, renforcer son implantation, gagner des parts de marché, mieux se positionner dans la guerre du streaming, ou rationaliser ses activités en se concentrant sur ses points forts. C’est également au cours de cette période qu’est apparue plus clairement la nouvelle tendance des investissements réalisés dans le secteur audiovisuel en provenance de fonds d’actions, d’investisseurs et d’acteurs des TIC, ainsi que de l’industrie audiovisuelle non européenne.

En France, on a assisté à l’échec du rapprochement entre TF1 et M6, mais certaines opérations de consolidation ont contribué à l’augmentation globale de la part de marché des acteurs américains : l’acquisition de TVN par Discovery ainsi que la reprise de Scripps Network Interactive. Des mouvements inverses ont eu lieu, provoquant le désengagement d’acteurs américains du marché européen : vente de CEME par Warner Media au groupe PPF basé en République tchèque, vente de United Group par KKR à Partners BC, cession d’unités UPC européennes par Liberty Global à Vodafone et Iliad, et cession d’intérêts dans le réseau pour enfants Super RTL par Disney à RTL.

 

Les enjeux pour demain

La puissance des groupes américains s’est imposée au cours de la dernière décennie et devrait encore se renforcer à l’horizon 2030 par le simple effet de la dynamique de marché que ces sociétés ont réussi à imposer. Dans le même temps, la concentration du marché européen se poursuivra afin de préserver les chances des leaders européens. Pour l’instant, les acteurs européens se sont plus concentrés sur la partie amont du marché, la production, que sur la partie aval, la distribution et la diffusion. Mais la conquête du public passe inévitablement par des offres B2C qui ont du mal à émerger. En effet, quasiment aucun service de SVOD n’est en mesure de rivaliser avec les streamers américains. L’émergence des offres AVOD et FAST pourrait contribuer à modifier le paysage européen au profit des acteurs locaux.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #53, p. 142-144

Articles connexes

NAB 2025 – Au cœur des innovations du Hall Nord (4/4)

La nouvelle organisation de ce hall a mis en valeur une tendance : l’intégration croissante des technologies IP (notamment ST2110)...

Le pôle fictions de France Télévisions amorce sa révolution à Montpellier

Six ans après leur création, les studios de Vendargues de France Télévisions s’étendent. Avec le soutien de la Grande Fabrique...

Emploi : quelles tendances dans le secteur cinématographique et audiovisuel en 2024 ?

À l'occasion du Festival de Cannes 2025, Audiens présente son étude annuelle sur l’emploi dans les secteurs du Cinéma et...

SATIS 2024 -CRÉATION et INNOVATION (4/4)

Le succès avéré du Satis 2024 - 8960 visiteurs sur deux jours - est collectif. Ses organisateurs le doivent à...

Dernier numéro

Découvrez toutes les nouveautés

Dernières Vidéos

L’IA ouvre une nouvelle ère du documentaire chez Ah! Production
L’offre Media-as-a-Service de BCE monte en puissance avec l’IA, le cloud hybride et NxP
Fabrice Nadjari, cofondateur de Mini Studio
Skander Ben Attia sur le plateau SATIS TV Mediakwest – une feuille de route technologique ambitieuse pour France Télévisions.

Mediakwest, est le premier magazine « multiscreen » destiné aux professionnels de l’audiovisuel, de la télévision, du broadcast, du cinéma, des nouveaux médias et de l’entertainment.

Accès rapide