Sur le voilier Blue Panda de WWF France, amarré face à la Croisette, le Festival de Cannes a rappelé ce vendredi 15 mai qu’un film se juge désormais aussi dans ses coulisses.
Depuis cinq ans, le Prix Ecoprod distingue les productions qui cherchent à limiter leur impact environnemental sans renoncer à l’ambition artistique.
Cette année, face à la qualité des candidatures, le jury a choisi de remettre deux distinctions : le Prix Ecoprod à Soudain de Ryūsuke Hamaguchi et une mention spéciale à Notre Salut d’Emmanuel Marre.
| LES FILMS RÉCOMPENSÉS – PRIX ECOPROD 2026 | |||
|---|---|---|---|
| Film | Réalisateur | Distinction | Démarche écologique |
| Soudain | Ryūsuke Hamaguchi | Prix Ecoprod 2026 | Réduction carbone, mobilité douce, décors réemployés, seconde main, “humanitude” |
| Notre Salut | Emmanuel Marre | Mention spéciale | Décors naturels, sobriété technique, optimisation postproduction, alimentation responsable |
Une récompense qui regarde derrière la caméra
Partenaire de cette 5e édition, WWF France a rappelé que l’enjeu ne concerne plus seulement les récits portés à l’écran.
« Ce prix ne célèbre pas ce qu’on voit à l’écran, mais ce qui se passe en coulisses : les choix concrets, les renoncements parfois, les innovations souvent », souligne Jean-Philippe Lefevre, directeur de l’engagement du WWF France.
Le message est clair : la transition écologique du cinéma passe désormais par les pratiques de production elles-mêmes.
Mobilité, décors, restauration, postproduction, stockage des données, réemploi des matériaux… L’éco-production devient progressivement un champ stratégique de transformation de la filière audiovisuelle.
“Soudain” : une démarche écologique pensée dès la préparation
Le jury présidé par Aure Atika a attribué le Prix Ecoprod à Soudain, réalisé par Ryūsuke Hamaguchi et présenté en compétition officielle.
La distinction récompense une démarche structurée et transversale menée sur l’ensemble de la production internationale.
Le coordinateur d’éco-production a été intégré dès la pré-préparation afin d’anticiper les impacts environnementaux du tournage. Cette présence continue a permis d’associer tous les chefs de poste aux objectifs environnementaux du projet.
Résultat : une réduction de 35 % des émissions carbone du film.
« Ce tournage montre que produire autrement est possible, même sur des projets d’envergure internationale », souligne Muriel Signouret, directrice RSE du Groupe SNCF.
L’organisation du tournage a également été repensée autour de la proximité géographique des décors, en France comme au Japon, afin de limiter les déplacements et favoriser les mobilités douces.
Quand l’éco-production rejoint le récit du film
Le jury a particulièrement salué la cohérence entre la fabrication du film et les valeurs portées par son récit.
Soudain suit Marie-Lou, directrice d’un établissement pour personnes âgées, qui tente d’y instaurer une approche fondée sur l’écoute et la dignité des résidents. Sa rencontre avec une metteuse en scène japonaise atteinte d’un cancer bouleverse son parcours.
Cette attention portée au vivant s’est prolongée sur le plateau.
Ryūsuke Hamaguchi a ainsi imposé aux chefs de poste et aux interprètes une formation de trois jours à l’“humanitude”, méthode de soin basée sur la relation empathique avec les personnes dépendantes.
Pour Aure Atika, cette dimension humaine explique aussi la singularité du projet.
« Ce qui m’a frappée dans les films les plus engagés écologiquement, c’est qu’on sent aussi une autre qualité humaine sur le plateau. »
Réemploi, seconde main et décors durables
La production a également travaillé sur l’éco-conception des décors et leur réemploi futur.
Certaines structures construites pour le tournage ont été conservées sur place, comme la pergola créée pour un EHPAD, aujourd’hui encore utilisée par ses résidents.
Côté ameublement et accessoires, 61 % des achats ont été réalisés en seconde main, tandis qu’une majorité des éléments de décor et de costumes ont été loués.
Cette démarche a valu au film deux étoiles au Label Ecoprod, validé par l’ADEME et audité par Afnor Certification.
“Notre Salut” : la sobriété transformée en parti pris créatif
Le jury a également décerné une mention spéciale à Notre Salut d’Emmanuel Marre.
Ce film d’époque situé dans les années 1940 a fait le choix d’une production volontairement sobre.

Plutôt que de construire de lourds décors de reconstitution, l’équipe a privilégié des lieux historiques existants, enrichis d’accessoires d’époque.
La mise en scène a été adaptée à cette contrainte, notamment grâce à des plans resserrés limitant les besoins de reconstruction.
Cette économie de moyens est devenue un moteur esthétique.
« De la contrainte naît la créativité », résume la productrice Clémentine Buren.
La production a également limité les équipements techniques énergivores et porté une attention particulière à la postproduction, identifiée comme représentant près de 40 % des émissions carbone du film.
Travail à distance, optimisation des flux de données et rationalisation du stockage ont permis de réduire significativement cet impact.
L’éco-production devient un enjeu structurant
Pour Gwladys Bouillon-Pacheco, coordinatrice d’éco-production et co-présidente de l’ACCEPTE, cette édition marque une évolution profonde.
« L’écologie n’est plus un sujet périphérique ou de passage : elle s’inscrit durablement au cœur des réflexions et des pratiques de création et de production. »
Le Prix Ecoprod confirme ainsi une tendance de fond : l’éco-production ne relève plus du supplément d’âme.
Elle devient progressivement un nouveau standard de fabrication du cinéma contemporain.
Repères
Les chiffres clés du Prix Ecoprod 2026
- 35 % de réduction des émissions carbone pour Soudain.
- 61 % des achats déco et accessoires réalisés en seconde main.
- 2 étoiles obtenues au Label Ecoprod pour Soudain.
- 40 % des émissions de Notre Salut liées à la postproduction.
- 5e édition du Prix Ecoprod au Festival de Cannes.