Du geste à la donnée, la nouvelle ère de la machinerie

Voici le moment où la machinerie de tournage cesse d’être un « accessoire » pour redevenir une grammaire.
Parmi l'offre de machinerie, la Technodolly, grue télescopique programmable, sur rails chez TSF capable de travailler dans de très gros volumes silencieusement.

Publié le 01/07/2026

Parmi l'offre de machinerie, la Technodolly, grue télescopique programmable, sur rails chez TSF capable de travailler dans de très gros volumes silencieusement.

 

Dans le broadcast, au cinéma, en télévision, en publicité, en sport et en news, la machinerie métamorphose les images…

 

On ne se contente pas d’un beau capteur : on exige des mouvements fiables, répétables, encodés, capables de dialoguer avec le décor virtuel, l’automation et la régie IP (Internet Protocol).

 

C’est ce basculement qui explique la course aux rachats : EVS a intégré Telemetrics puis XD Motion et a créé « T-Motion », une division dédiée à la robotique de production live ; Broadcast Solutions a absorbé Egripment, faiseur historique de grues et de têtes robotisées. La logique est limpide : fermer la boucle entre prise de vues, contrôle, graphisme temps réel et diffusion.

 


l’histoire de la machinerie, en résumé

Dès la première traversée de cadre par le train de La Ciotat, un fait s’impose : le cinéma naît en mouvement. À l’atelier, Méliès bidouille des trappes

Côté décors, on hisse des caméras sur des passerelles. Très tôt, les rails de travelling épousent le sol, puis les « dolly » normalisent l’approche et font école dans les studios hollywoodiens. Les grues à balancier offrent l’élévation dans l’espace des lieux, la caméra-câble survole stades et parvis, les têtes gyro et les gimbals apprivoisent l’instabilité, et les bras robotisés venus de l’industrie apportent la répétabilité.

 

En parallèle, l’image s’encode : on passe du métronome artisanal aux axes mesurés, aux protocoles de tracking (Free-D/PSN), aux moteurs AR/XR et aux régies IP.

 

Le plan n’est plus seulement un geste : c’est un événement de données que l’on partage, rejoue, archive. Pour prendre la mesure de cette bascule, nous avons croisé quatre regards français – Microfilms, TSF, XD-Motion et Spline – et demandé à chacun de dire son présent et son cap.

 

 

 

Grue : l’élévation encodée

 

La grue demeure l’instrument du souffle : elle donne l’axe vertical, l’entrée/sortie de décor, le plan d’ensemble qui raconte un lieu. Mais en 2025, une grue « parle » : ses axes sont encodés pour alimenter l’AR (réalité augmentée) et l’XR (réalité étendue) ; ses données (pan, tilt, portée, chariot) entrent dans le moteur de rendu (Vizrt, Zero Density…) afin d’éviter tout « glissement » entre réel et virtuel.

 

Elle livre en studio des données de tracking temps réel prêtes pour Vizrt/Deltatre : c’est la condition d’une incrustation crédible quand le présentateur traverse un décor mixte.

 

 

Pourquoi choisir la grue ?

 

  • Pour élever l’axe sans déraciner la mise en scène.
  • Pour fluidifier les transitions plateau/LED (diodes électroluminescentes) ou plateau/AR.
  • Pour standardiser un « angle signature » réutilisable d’émission en émission (même studio, mêmes coordonnées).
  • Parce qu’en news et talk, elle reste compréhensible pour l’équipe : un langage éprouvé, désormais datafié.

 

Exemple métier (news/talk) : ouverture sur plan large aérien du desk, descente douce vers le présentateur, widget AR qui s’ancre sur le sol virtuel ; la grue encodée garantit l’alignement parfait, émission après émission.

 

 

 

Bras robotisé : la ponctuation contemporaine

 

Le bras robot Arcam 10 de XD-Motion chez CBS News. © DR

Le bras robotisé (motion control) est la ponctuation qui ne tremble pas. Répétable au millimètre, capable d’accélérations brèves puis d’arrêts en douceur, sans à-coups ni rebond, il s’intègre nativement au contrôle IP et aux régies automatisées.

 

Dans la publicité et les VFX (effets visuels), c’est l’outil pour caler un packshot au dixième de seconde ; en plateau quotidien, c’est l’assurance d’un cadre constant pour chaque chronique, programme après programme.

 

Côté marché, on observe une miniaturisation et une démocratisation : MRMC a présenté à l’IBC 2025 un Cinebot Nano pensé pour les équipes agiles, signe que la robotique affine sa place en TV comme en ciné.

 

 

Pourquoi choisir un bras ?

 

  • Pour répéter exactement un même mouvement (pub, food, beauté, high-tech).
  • Pour orchestrer plusieurs robots depuis un seul pupitre (automation).
  • Pour préprogrammer des trajectoires compatibles XR/AR (pas de surprise en régie).

 

Exemple métier (magazine/plateau marque) : trois presets : « présentateur face », « démo produit 45° », « cut-away invité » ; un seul opérateur déclenche, l’IA corrige l’inertie et assure le recentrage doux sur visage.

 

Installation du bras robot Tessa de Spline en pub en extérieur. © DR

 

Drone : la grue volante

 

Le drone a cessé d’être un gadget pour devenir un outil de narration : plan de localisation, survol contextualisé d’un site, liaison dynamique entre deux pôles d’action. Sa valeur, ce sont ses trajectoires enregistrées, le tracking alimenté par l’IA (suivi de sujet, évitement d’obstacles), et l’intégration directe au réseau live via 5G ou liens RF sécurisés.

 

En sport, en documentaire court ou en JT délocalisé, il est souvent le seul à pouvoir donner le plan qui situe, relie, respire. Côté règles, les NFZ – no-fly zones –et les autorisations restent structurantes : on gagne à standardiser des procédures de conformité production par production. Des projets récents montrent en outre l’essor rapide des cams auto-trackées pour petits terrains, le drone s’insérant dans des dispositifs hybrides de captation.

 

 

Pourquoi choisir le drone ?

 

  • Pour ouvrir un reportage, signer un live sportif.
  • Pour rejouer à l’identique un plan « marque » lors d’un rendez-vous récurrent.
  • Parce que l’IA embarquée sécurise les trajectoires et répète sans dériver.

Exemple métier (sport outdoor) : à chaque mi-temps, même travelling aérien d’un virage à l’autre du stade ; preset chargé, sécurité validée, injection directe du flux au réseau OB via 5G privée.

 

 

 

Cablecam : la signature suspendue

 

Cablecam Microfilm sur l’événement LVMH à Beaubourg. © DR

 

Née à la fin des années 1980 pour embarquer la caméra stabilisée sur câbles tendus, (comme le premier Flycam de Garret Brown, inventeur du Steadicam), la Cablecam offre un vol contrôlé là où ni grue ni drone ne passent : stades, fan-zones, cérémonies, parvis.

 

On tend un réseau (1D, 2D ou 3D), on y suspend un chariot stabilisé qui emporte caméra/optique/remote head.

 

Les systèmes modernes sont encodés et AR-compatibles (sorties Free-D/PSN, lens data), avec redondances mécaniques et contrôles météo/vent.

 

 

 

 

Pourquoi la Cablecam ?

 

  • Angle signature au-dessus d’une foule, d’un terrain, d’un monument.

 

  • Répétabilité parfaite (chemins enregistrés) et silence relatif par rapport à un drone.

 

  • Sécurité juridique et prédictibilité (permanence de l’installation, zones d’exclusion sous câbles, supervision HSE).

 

Exemples métier : ligne 1D en couloir TV (transects récurrents sur analyses plateau), 2D en fan-zone (plan establishing régulier), 3D en aréna (axes X-Y-Z « signature » à l’entrée des équipe

 

 

 

Stabilisation : le liant invisible

 

Système Junior en double têtes de Microfilms. © DR

La stabilisation (têtes gyroscopiques, gimbals) est le liant qui donne au mouvement sa noblesse. Elle autorise l’usage de caméras compactes ou PTZ (pan-tilt-zoom motorisée) tout en gardant un rendu cinématographique.

 

En sport, elle protège les longs zooms sur pylônes et « towercams » ; en studio XR, elle évite la micro-vibration qui détruit l’illusion. La tendance forte : têtes et sliders compatibles remote heads, IP-natifs, capables de remonter position, focale et métadonnées d’optique vers les graphismes.

 

Même la PTZ devient hybride : on voit apparaître des modèles combinant cadre PTZ et plan large POV avec AI tracking simultané, utiles en plateaux légers et salles d’audience. En outre, nombre de systèmes de suivi très performants voient le jour.

 

 

 

Pourquoi choisir la stabilisation ?

 

  • Pour garder légèreté et qualité d’image.
  • Pour verrouiller des plans très zoomés sans micro-shake.
  • Pour assurer la crédibilité d’un décor virtuel.

 

Dans les workflows modernes, la stabilisation n’est plus seulement un « anti-shake » : elle devient la base propre sur laquelle le tracking s’accroche. Les têtes gyro et gimbals délivrent des signaux IMU/encodeurs réguliers (pan/tilt/roll, horizon, accélérations) qui alimentent Free-D/PSN et fiabilisent la résolution de pose (position/orientation), moins de « jitter », un lens-to-render mieux calé.

 

À l’inverse, le tracking guide la stabilisation : il fixe des références (timecode/genlock, lens files) et évite les dérives sur les très longues focales. Résultat : en XR/AR, la crédibilité du décor ne dépend plus d’un miracle en postprod, mais d’un duo stabilisation-tracking pensé dès le plateau.

 

Le système Pendor sur rails en interne de Microfilms. © DR

 

 

 

 

Quelle place pour l’IA ?

 

a) Cadreur invisible

L’auto-framing et l’auto-tracking apprennent les visages et les joueurs, gardent la composition, esquivent les collisions. Ici, l’IA n’usurpe pas la main : elle soutient l’œil. En régie multi-robots, elle allège la fatigue et fluidifie les enchaînements : les derniers matchs de hockey en donnent une démonstration éclatante sur les actions fulgurantes et les écrans masqués (Mirage News).

 

b) Ligne de mouvement.

On décrit l’intention : « partir du desk, contourner l’invité, finir sur le mur LED ». L’IA répond par une courbe cinématographique, respecte vitesses et limites mécaniques, simule les chocs possibles, et livre au bras ou à la grue un preset propre, prêt à jouer.

 

c) Chef d’orchestre discret.

Dans une mêlée de machines, elle répartit les rôles : qui se replace, qui sert le plan B ? Elle hiérarchise les angles selon le conducteur et les usages d’antenne (taux d’apparition, temps de reprise). Plus la charge humaine grimpe, plus la constance gagne ; c’est l’esprit des offres de robotique « maison » qui émergent chez les acteurs du live.

 

d) Le pont optique.

L’IA nettoie le tracking, recale l’optique au rendu (distorsion, offsets), synchronise au frame près. Elle devient la jointure entre la caméra physique et son double virtuel, pour que l’illusion tienne sans flottement.

 

Le Flynn en action chez Spline, système de tracking caméra sans marqueurs avec liveVis, permettant la visualisation d’image de synthèse sur le plateau. © DR

 

 

 

 

Trois bonnes raisons pour les grands groupes de racheter la machinerie …

 

  • Intégration verticale
    EVS, en finalisant Telemetrics et XD Motion, lance « T-Motion » ; le mouvement caméra rejoint la chaîne serveurs de replay + contrôle + automation. Résultat : un seul fournisseur, un seul langage réseau, moins d’interfaces fragiles, plus de scénarios d’automation (preset grue déclenché par conducteur, insert AR calé à l’instant).

 

  • Capacité mondiale de location
    Avec Egripment, Broadcast Solutions ne gagne pas seulement une usine et un catalogue ; il consolide un réseau rental et rapproche caméras spéciales, câbles et grues au sein d’une offre « one-stop-shop ». C’est crucial pour les grands événements où l’unicité d’interlocuteur vaut autant que le matériel.

 

  • IP et Data comme valeur ajoutée
    La valeur se déplace de la « mécanique » vers les données exploitées (positions, focales, latences) et leur compatibilité avec les engines AR/XR. D’où l’intérêt d’intégrer des acteurs qui maîtrisent déjà le live côté serveurs et orchestration.

 

 

 

Comment choisir ? Une grille opérationnelle

 

  1. Type de production : news studio, flux divertissement, sport extérieur, pub-ciné.
  2. Degré d’automation : manuel assisté, presets, fully automated (actions déclenchées au conducteur).
  3. Niveau d’intégration data : axes encodés ? protocole ouvert ? compatibilité Vizrt/Zero Density/Disguise ?
  4. Mobilité : poste fixe (bras/grue studio) vs. mobile (dolly, rail, drone).
  5. Environnement : silence plateau vs. vent/temps (protéger moteurs, prévoir redondances).
  6. Réglementation : drone > NFZ, SORA, autorisations ; chaîne de responsabilité claire.
  7. Économie : achat si usage quotidien et intégration forte ; location si événementiel premium (avec tech op inclus).

 

TROIS CONFIGURATIONS TYPE
 

News / IP XR

 

  • Grue encodée + deux bras robotisés + deux PTZ sur slider ; automation et AR synchronisées.
    Objectif : cadence et constance.

 

 

Sport arena

 

  • Tours robotisées, cam câble + têtes stabilisées, drone préautorisé captif ou non ; data envoyée à l’overlay live.
    Objectif : angles « signature ».

 

 

Pub / VFX

 

  • Bras motion control + table macro + lumière pilotée, lens data vers le pipeline 3D.
    Objectif : répétabilité parfaite.

 

 

Machinerie et data

La tradition ne s’oppose pas au futur : elle lui donne du style. La grue reste un geste ancestral, le bras robotisé une main sûre, le drone une respiration, la stabilisation un vernis, le Cablecam une signature suspendue. Mais tous parlent désormais données. Quand un mouvement devient un événement IP partageable par la régie, le moteur AR/XR et le MAM, on cesse d’improviser ; on compose.

 

C’est là que les rachats prennent sens : ils unissent mécanique, logiciel et service pour que l’intention gagne en vitesse et en tenue.

 

Demain, on écrira un plan comme une phrase bien ponctuée – grue pour le souffle, bras pour l’accent, Cablecam et drone pour l’élan, stabilisation pour la tenue – et l’IA proposera la meilleure version, en respectant les lois du plateau autant que celles du récit.

 

 


Lexique & Mémo

AR : Réalité augmentée |
XR : Réalité étendue |
IP : Internet Protocol |
VFX : Effets visuels |
PTZ : Caméra pan-tilt-zoom motorisée |
LED : Diode électroluminescente |
MAM : Media Asset Management (gestion des médias) |
NFZ : No-fly zone |
POV : Point of view (caméra « vue subjective »).

Check-list sécurité drone : Plan d’anti-collision, couverture 5G/RF, procédure NFZ/SORA, zone de décollage sécurisée, définition des responsabilités et plan B météo.

ROI (Retour sur investissement) : Moins d’opérateurs en plateau grâce à l’automation, gain de constance à l’antenne, réemploi immédiat des presets pour un gain de temps optimal et cohérence renforcée des habillages AR.

 

 

 

Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #65, p. 14-24

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