Photocam, un appareil pour tout faire ?

C'est sur la fin de l'année 2008 que Nikon a ouvert le bal de cette nouvelle tendance qui vient depuis quelques mois révolutionner le monde du cinéma, du Broadcast et tout simplement offrir une nouvelle façon de faire des images, quelles soient fixes ou animées : il est depuis possible de filmer et de photographier avec un seul et même appareil.
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Le D90 Nikon a amorcé cette évolution mais c’est le boitier Canon EOS 5DmkII qui a révolutionné l’univers des faiseurs d’images. Excellent appareil photo reflex, il a permis a bon nombre de jeunes vidéastes frustrés par le look des images issues de leurs caméscopes de se rapprocher à moindre frais de l’esthétique de l’image du cinéma en leur permettant notamment de jouer avec la profondeur de champ, ce qui était impossible avec les petits capteurs des caméscopes qu’ils soient professionnels ou non.

 

À la fin du siècle dernier on a cherché à copier l’esthétique de l’image cinéma avec les cameras vidéo professionnelles à l’aide de petits boitiers appelés «mini 35» ou «pro 35». Ces appendices optiques dotés de prismes et de verres dépolis vibrants ont permis à quelques aventuriers de se rapprocher du look du cinéma. En greffant ces prismes sur les optiques des cameras il était désormais possible d’utiliser des optiques cinéma en monture PL ou des optiques photos. Malgré toute la bonne volonté des fabricants de ces accessoires, c’était néanmoins complexe voire risqué d’utiliser ces accessoires, car si l’on oubliait de déclencher le moteur destiné à faire vibrer le dépoli, l’image enregistrée ressemblait à peu près à ce qu’on aurait obtenu en re-filmant une image projetée sur un mur de crépi ! Quant à l’ergonomie du dispositif, elle transformait nos cameras en bazookas ingérables impossibles à équilibrer et à manipuler. Djinn Carrenard en a même fait un gimmick esthétique assez réussi dans Donoma actuellement sur les écrans, en utilisant les aberrations du système quand il est mal réglé pour souligner le look visuel des flashbacks de son film. 

 

Un appareil nu à accessoiriser

 

Au début de l’histoire des «Photocams» (dénomination choisie par de nombreux utilisateurs qui convient bien à ces boitiers) tout n’était pas rose et on est encore loin de ce qu’on peut obtenir avec une bonne vieille caméra d’épaule. À part quelques rares exceptions, il est impossible d’utiliser le viseur de ces réflex vidéo pour enregistrer l’image : elle doit être formée sur le capteur, le miroir étant relevé la visée reflex est donc impossible. La seule solution est donc d’utiliser l’écran LCD au dos de l’appareil mais on se retrouve assez rapidement limité par la prise en main, même si ces boitiers sont plutôt légers, on doit filmer à bout de bras ce qui est inconfortable voir fatiguant. Pour finir, ces petits écrans sont aussi, pour la plupart, pas assez définis et surtout d’une taille insuffisante pour juger de la précision du point. L’autre gros défaut de ces appareils est que leurs optiques sont prévues pour fonctionner avec une mise au point automatique. L’autofocus est, de par le fait de la position du miroir, inopérant en mode vidéo. La course de mise au point manuelle des optiques dédiées à ces boitiers modernes a été réduite au plus simple, ainsi on a du mal à être précis. C’est du reste ce qui fait la différence avec les optiques cinéma, leur mécanique étant prévue pour offrir une démultiplication qui permet d’avoir une plus grande précision pour la mise au point. Là où une optique Canon EF offre 1/4 de tour de course pour la mise au point, une optique cinéma n’est souvent pas loin des 360°.

Il a donc fallu accessoiriser ces boitiers pour les rendre utilisables et récupérer ainsi un minimum de confort d’utilisation. Une crosse d’épaule, un viseur ou un écran déporté de bonne qualité accompagnés d’un follow-focus sont vite devenus des outils indispensables pour pouvoir travailler normalement.

 

Red a montré la voie de cette révolution 

 

En 2007, un des précurseurs de ce mouvement est sans aucun doute Jim Jannard grâce à sa marque RED. La fameuse RED One est sortie à l’automne 2007 et ce fut un sacré pavé dans la mare. Pour 17.500 US$ on pouvait avoir une caméra cinéma numérique 4K à l’époque où il n’existait quasiment aucune concurrence sérieuse à moins de 200.000 US$. Un premier pas de la démocratisation de l’accès à la salle pour les jeunes créateurs. Cette caméra a souvent été critiquée et elle a eu pas mal de difficultés à s’imposer en France car elle était trop en rupture avec l’héritage et les exigences des chefs opérateurs respectés. C’est aussi ce qui a retardé le décollage de la fusée Photocams, mais avec la réduction de moyens des producteurs, c’est l’aspect financier qui a dopé le décollage. Les images faites avec un boitier DSLR HD ont envahi également la télévision, et il ne se passe pas un mois sans qu’un long métrage ne sorte dans les salles alors qu’il a été tourné avec un Photocam. Plateaux de lancements de Thalassa sur France 3, concerts, fiction télé comme la saison 6 de Docteur House, long métrages en France, comme La guerre est déclarée jusqu’à George Lucas lui-même qui en préconise l’usage sur certaines de ces productions (utilisée récemment sur sa dernière production Red Tails). On en arrive à un point où ce qui faisait l’originalité et la qualité est en train de devenir une norme et nous ne sommes du reste plus très loin de la saturation.

 

Petit panorama des boitiers intéressants

 

On ne peut pas parler de Photocams sans parler du 5D MkII de chez Canon : c’est vraiment lui qui a donné le «la» à cette mouvance, imaginez un boiter qui coûte environ 2500 euros à sa sortie fin 2008 et qui permet de filmer une image full HD d’une qualité incroyable. À cette époque, pour ce prix, on avait à peine un caméscope semi-pro avec un capteur minuscule qui ne pouvait pas vraiment filmer en basse lumière et avec qui il était impossible d’avoir une image au look cinéma.

 

Les ingénieurs de chez Canon ne devaient pas imaginer le phénomène que ça deviendrai mais il n’existe pas une société de production où il n’y ait pas un 5D. C’est quasiment devenu un terme générique. Tous les boitiers de chez Canon sont depuis quelques temps dotés de fonctionnalités d’enregistrement video HD, du haut de gamme 1DMKIV utilisé par Cédric Klapisch, au 600D qui coûte moins de 800€, tous font une image au rapport qualité prix encore inimaginable il y a peu de temps.

 

Le 5D MkII devrait être remplacé sous peu et Canon vient de présenter une gamme de caméscopes professionnels tirant le meilleur de ce monde avec une ergonomie plus proche de l’ergonomie traditionnelle des caméscopes professionnels. La C300 est tout juste disponible.

 

Chez Nikon on a des produits intéressants mais moins aboutis au niveau de la vidéo, le D7000 sorti en décembre 2010 est un boitier qui enregistre une belle qualité d’image mais il semble que Nikon ne croit pas vraiment à ce marché et certaines petites erreurs pèsent lourd dans la balance en face de Canon. L’impossibilité notamment de régler l’ouverture en cours d’enregistrement et un codec qui compresse un peu trop fort : ce sont les deux gros bémols de ce boitier.

 

Panasonic propose une alternative intéressante avec son petit GH2, successeur du GH1 sorti au printemps 2009. C’est un écosystème vraiment réfléchi qui est proposé par le constructeur. Doté d’un capteur plus petit (Micro 4/3 = la moitié du capteur 24×36 du 5DmkII), c’est ce qui refroidit pas mal de monde mais ces boitiers offrent des fonctionnalités qui les rendent uniques. L’absence de visée réflex peut être critiquée pour la photo mais c’est une bénédiction pour la vidéo, ainsi il est possible de cadrer plus naturellement avec un GH2 qu’avec un boitier Canon, Nikon ou Pentax en vidéo. L’écran est par ailleurs orientable et l’autofocus, même si la technologie de «détection de contraste» est en théorie moins efficace que celle présente sur les réflex numériques dernière génération à «détection de phase», reste efficace, tout à fait fonctionnel et étonnamment performant. Panasonic est aussi le premier constructeur a avoir compris l’intérêt d’un grand capteur et ils ont ainsi sorti l’AG-AF101 au début de l’année 2011, cette caméra dotée de la monture micro 4/3 accepte ainsi toutes les optiques dédiées à cette monture (Panasonic, Olympus, Sigma etc.) mais aussi celles d’autres marques via des adaptateurs. On peut donc monter un magnifique Zoom Optimo DP Angénieux 16/42 sur ce boitier avec un adaptateur PL, Canon ou Nikon. On peut donc imaginer pour une société de production d’avoir une AF101 complétée par un GH2 et de partager les optiques entre les 2 caméras puisqu’elles sont compatibles.

 

 

Sony est le challenger et a fait du chemin malgré un léger retard par rapport à ces concurrents en proposant une gamme de caméscopes NEX VG10 (VG20 depuis peu), PMW F3 et FS100 dotés de capteurs super 35 et en déclinant son offre vers les Photocams.

La F3 est une caméra qui est bien pensée et qui produit une image de belle qualité. En monture PL est un outil redoutable pour produire de la fiction TV, du clip ou de la pub. On pourra néanmoins noter que son système d’enregistrement interne est assez limité pour une finalité de grand écran et de cinéma. Le XDCam EX 35mb/s en 4:2:0 n’est clairement pas à la hauteur mais Sony propose de sortir un superbe signal 4:4:4 en option qui peut être capturé sur un enregistreur externe.

 

Le boitier Alpha 77 est un boitier étonnant proposant le meilleur des 2 mondes : d’un côté on a une visée vidéo de très belle qualité avec un viseur OLED et de l’autre les performances de l’autofocus des réflex à détection de phase sont conservées via un système de miroir semi transparent. Le boitier déçoit un peu avec une interface orientée débutant déroutante pour des professionnels ou des amateurs éclairés qui n’ont pas besoin qu’on leur rappelle à chaque fois qu’ils appuient sur un bouton quelle est sa fonctionnalité. Un oubli qui sera sans doute corrigé dans le futur mais on ne peut pas bénéficier de l’excellent autofocus si on choisi un mode d’exposition manuel, la mise au point doit aussi être manuelle. L’autre détail rageant de ce boitier est qu’il n’utilise pas toute la surface du capteur en vidéo, un léger re-cadrage assez désagréable est à noter. C’est à ma connaissance le seul boitier photocam capable d’enregistrer du 1080p50, idéal pour les ralentis.

 

Chez Pentax, le K5 offre un capteur de très bonne qualité au comportement étonnant en basse lumière mais les limitations sont trop nombreuses pour qu’on puisse réellement l’utiliser dans un cadre professionnel.

 

Un autre point est à souligner, celui de l’enregistrement. Les systèmes d’enregistrement embarqués sur ces appareils sont souvent le parent pauvre. Les Photocams existants sur le marché sont tous dotés de capteurs extraordinaires et l’on peut leur adjoindre des optiques exceptionnelles mais l’enregistrement est souvent assez limité. Aujourd’hui, à part Pentax qui s’obstine à vouloir utiliser le vieillissant codec Mjpeg tout le monde a choisi le Mpeg4 H.264 encapsulé suivant la marque dans du QuickTime ou de l’AVCHD. Les systèmes de post-production modernes sont tous dotés de fonctionnalités pour gérer ces codecs. Canon offre un plugin pour travailler plus facilement dans Final Cut Pro 7 et Panasonic permet de télécharger gratuitement un module permettant de travailler en natif dans le même logiciel. Avid et Adobe proposent eux aussi la gestion de ces codecs, il faut néanmoins utiliser des ordinateurs récents pour avoir suffisamment de puissance pour décoder ces informations riches nécessitant une puissance de calcul importante.

 

Les constructeurs ont bien pris note de l’intérêt des grands capteurs et les outils qu’ils mettent à la disposition des créatifs sont de plus en plus qualitatifs. Le danger est qu’on pousse le rendu des grands capteurs à l’extrême et qu’on sur-abuse du flou !

 

Ainsi on pourra noter qu’il y a 2 façons d’aborder ces nouveaux outils. Soit on considère le champ des possibles qu’ils offrent comme un plus et on s’adapte à ces nouvelles façons de faire, soit on essaye de faire perdurer les vieilles habitudes et on tente d’adapter ces nouveaux outils à une ergonomie plus traditionnelle, ce qui n’est pas toujours possible voire très contraignant. C’est dans nos gènes : on préfère souvent comme c’était avant, les générations qui naissent avec les photocams ne se posent pas de question et font de belles images.

 

Rappelons-nous de la fable de La Fontaine, Le Chêne et le roseau, alors restons souples!