Rencontre avec Jérome Bigueur, étalonneur du film Visages Villages

Jérôme Bigueur a réalisé l’étalonnage du film Visages Villages. Un film original avec deux auteurs visionnaires à l’écriture et, derrière les caméras, Agnès Varda et JR. Un voyage initiatique postproduit chez Hiventy.
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Mediakwest : Pouvez-vous vous présenter et nous dire ce qui vous a poussé à devenir étalonneur ?


Jérôme Bigueur : J’ai d’abord suivi une formation avec une spécialité image à l’ESRA Paris. Je voulais être chef opérateur à l’époque et j’ai eu une bonne expérience des tournages pendant cinq ans.

Après une découverte approfondie de l’étalonnage, je suis entré chez Hiventy (ex Digimage) en tant qu’assistant étalonneur. Très vite, je me suis rendu compte que ce métier était fait pour moi et j’ai grandi au sein de la société sur différents projets, d’abord à étalonner des rushes puis à me lancer du court-métrage au long-métrage en passant par de la publicité, du documentaire, du téléfilm… C’est un métier passionnant avec des rencontres extraordinaires.

 

M. : Comment avez-vous commencé à utiliser DaVinci Resolve ?


J. B. : Quand je suis arrivé chez Digimage, on utilisait le Davinci 2K+ pour les télécinémas et l’étalonnage des téléfilms et publicités. Le Resolve s’est avéré une solution adéquate pour le passage au tout numérique, surtout avec la possibilité d’utiliser des fichiers 2K, et d’être illimité en nodes.

 

M. : Quelles sont les particularités du travail sur un documentaire ?


J. B. : Un documentaire est toujours particulier, car souvent les sources sont différentes, les conditions de tournage peuvent être extrêmes, il faut donc pallier les conditions de tournage. Souvent les réalisateurs montent certains plans difficiles, car ils ont capté un moment qui leur est important. Grâce aux outils actuels, on arrive souvent à trouver des compromis.

Ensuite, que ce soit un documentaire, ou autre, pour moi chaque film a sa particularité, son histoire. Il faut être à l’écoute des réalisateurs pour essayer que chaque film soit unique.

 

M. : Vous avez travaillé récemment sur l’étalonnage de films du patrimoine comme Le Salaire de la peur, Belle de jour, Marée nocturne. En quoi votre travail était-il différent sur Visages Villages ?

J. B. : J’ai commencé mon métier d’étalonneur au moment même où toutes ces caméras numériques apparaissaient sur le marché. J’ai transpiré sur bien des projets qui comprenaient tous les formats possibles.

Depuis quelques années maintenant, j’étalonne beaucoup plus de films de patrimoine comme Le Salaire de la peur, Belle de jour… c’est-à-dire des scans 4K de source 16 mm ou 35 mm, de la couleur, du N&B, du tintage, du virage. J’étalonne aussi en argentique. La chance que j’ai chez Hiventy est d’avoir toute la partie photochimique et de pouvoir être complètement hybride entre numérique et argentique grâce à d’excellents échanges avec les techniciens qui maîtrisent l’argentique.

Toute cette expérience de 120 ans de cinéma m’enrichit chaque jour, me permettant d’apporter des astuces du passé à du cinéma d’aujourd’hui.
 Pour moi Visages Villages  était un nouveau challenge, comme chaque film que je commence. La particularité était de retrouver Agnès en étalonnage avec qui j’avais déjà une bonne expérience pour avoir restauré certains de ses films et étalonner sa série Deci Delà.

 

M. : Quels étaient les formats utilisés ?


J. B. : Il me semble qu’il y avait 30 sources différentes de format pour cet étalonnage ! La plupart des séquences ont été tournées avec une Sony FS7 en rec709, une Red Dragon en log, deux petites caméras grand public et des images provenant d’un iPhone.
 Nous sommes partis sur le fait de tout conformer en amont pour faire une séquence DPX 10 bits 2K. Sebastien Brabu a été d’une grande aide et a fait un excellent travail de conformation pour me sortir les images avec le meilleur rendu possible. Et quand j’avais besoin de checker les metadatas pour la Red dragon par exemple, j’y avais accès très rapidement. J’ai ensuite, en préparation, essayé d’harmoniser toutes les sources avant de partir en étalonnage avec toute l’équipe. Je remercie la directrice de postproduction Sophie Vermersch pour son travail.

 

M. : Quels étaient vos principaux objectifs en ce qui concerne votre travail sur Visages Villages ? Vous êtes-vous inspiré du travail d’Agnès Varda ?


J. B. : Je connaissais très bien Agnès pour avoir travaillé sur ses films comme Cléo de 5 à 7, Jacquot de Nantes, Deci Delà, et des films de Jacques Demy. Agnès, ce n’est pas seulement le cinéma, il y a aussi la photo, les installations et elle est surtout une femme merveilleuse dans les échanges que nous avions. Elle m’a beaucoup apporté par sa culture de l’image, par son œil de photographe et son expérience de cinéaste.

Je ne connaissais pas JR, mais j’ai très vite perçu que leurs deux mondes se rejoignaient. Ma seule crainte avec JR fut de savoir s’il allait assister à l’étalonnage avec ses lunettes de soleil… Heureusement, il les a retirées.

J’ai assez vite compris ce qu’ils attendaient et j’ai donc essayé de rendre l’ensemble « vidéo documentaire » beaucoup plus cinématographique.

 

M. : Le documentaire lui-même est si unique. Avez-vous fait face à des défis quand il s’agissait de raccorder tous les différents endroits où Varda et JR ont voyagé ?


J. B. : Ils ont tourné le film sur plusieurs années avec différents équipements et opérateurs sans savoir comment ils allaient monter le film. Leur but était vraiment de capter ces moments qui font l’authenticité du film. Le film a été magnifiquement bien monté grâce aux réalisateurs, mais surtout au très talentueux monteur Maxime Pozzi-Garcia.

Celui-ci a été d’une aide plus que précieuse au quotidien de l’étalonnage. En effet, au début de mon travail il y avait deux réalisateurs, le directeur artistique de JR et Maxime, ce qui représentait beaucoup d’avis divergents. Heureusement, très vite, on a formé un duo solide pour avancer le travail, surtout qu’il travaillait sur le projet depuis quasiment deux ans et connaissait du coup toutes les attentes d’Agnès et JR.

Les réalisateurs, eux, ont pu se consacrer au mixage et venir en fin de journée apporter leurs modifications, ce qui était plus confortable pour tout le monde.

 

M. : Avez-vous eu des scènes préférées à étalonner ?


J. B. : Je crois que ma séquence préférée à étalonner dans le film est celle du train à la fin du film. Elle avait de belles couleurs d’origine, et Agnès et JR sont dans un moment intime. On a donc accentué ce côté lyrique pour nous laisser transporter avec eux.
 Je pense qu’on a réussi à donner différentes ambiances selon les lieux, sans pour autant tomber dans des clichés. Au final, malgré les différentes sources, j’ai l’impression qu’on se laisse porter par le film du début à la fin sans être perturbé par le côté technique.

 

M. : Maintenant que votre travail sur Visages Villages est terminé, qu’attendez-vous de nouveau sur les avancées technologiques en termes d’étalonnage ?

J. B. : C’est assez fantastique tous les outils qu’on nous propose aujourd’hui. Du color matching au tracking très puissant en passant par tous les plugs Sapphire, on a une palette qu’on n’aurait jamais pu imaginer il n’y a pas si longtemps. On peut vraiment proposer différentes solutions aux réalisateurs et je trouve toujours excitant d’essayer de concrétiser une demande.

Cependant parfois, un étalonnage « simple » est tout aussi efficace. Je termine actuellement un film que j’ai d’abord étalonné en argentique d’après le négatif monté. C’est très agréable de retourner sur ce support 35 mm très noble au rendu colorimétrique particulier. En faisant le numérique de ce film, je lâche cette habitude du « raccord d’étalonnage absolu » pour me tenir au 35 mm et ses limites, ses accidents et le film ne s’en porte que mieux.

Pour l’avancement technologique, je découvre peu à peu les nouveaux univers du HDR, Dolby Vision et de leurs possibilités. J’attends surtout des supports de projection fidèles au travail qu’on fait en salle. Il y a encore trop de différences.

 

M. : Avez-vous des conseils/astuces DaVinci Resolve que vous donneriez à d’autres coloristes après votre travail sur Visages Villages ?


J. B. : Le conseil que je peux donner est que parfois les choses les plus simples sont les plus efficaces. Les customs curves sont d’une grande aide pour les mélanges de formats. En préparation, je m’en suis créé trois pour établir une « continuité » avant de passer en étalonnage.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #26, p. 66-67Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors-Série « Guide du tournage ») pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.