Migration de l’infrastructure vers SMPTE ST 2110

L’informatique gagne du terrain dans le secteur audiovisuel, avec une tendance marquée vers des installations audiovisuelles entièrement basées sur des réseaux informatiques. Notre objectif est de fournir aux décideurs plusieurs éléments pour mieux comprendre les risques de la ST2110 et les limiter.

Publié le 23/09/2024

 

Plusieurs technologies facilitent la transition vers le « tout IP », comme Mediornet et NDI. Cependant, de nombreux médias européens envisagent leur migration utilisant la norme ST-2110. Bien que cela soit une évolution positive, cette tendance représente également un risque significatif.

 

Le 2110 est un marché porteur

2110, qu’es aquó ? Le standard SMPTE ST-2110 représente une série de normes permettant d’utiliser un réseau informatique haut de gamme pour la production audiovisuelle en direct. Les entreprises Arista et Cisco dominent le marché du matériel réseau nécessaire pour cette transition. Il est important de noter que la migration vers le 2110 n’est pas motivée par des économies de coûts, mais par l’innovation et l’amélioration des processus de production.

Le marché du 2110 est dynamique et en pleine expansion. Des initiatives pour faciliter le déploiement et l’utilisation de ces technologies sont en cours. Des collaborations visent à simplifier l’intégration de ces normes, comme l’initiative de la CST à Paris pour créer un département broadcast spécialisé. Ces efforts anticipent également des changements significatifs en termes de ressources humaines nécessaires pour accompagner cette transition.

 

Un camion de production conçu pour accueillir trente caméras UHD-HDR à l’événement BID en mars 2023. « Le fichier Excel d’adressage IP et de configuration pèse 200 MB et comprend des dizaines de milliers de lignes d’adressage IP et de routage des signaux », souffle un membre de l’équipe. © François Abbe
UNE DIFFICULTE MAJEURE : RESPECTER LES DELAIS DU PROJET

Plusieurs défis se présentent :

1) Évolution constante

Plusieurs acteurs des médias, qu’ils soient fournisseurs ou broadcasters, ont déjà démontré leur capacité à utiliser le 2110. Cependant, l’extension de cette technologie à de nouveaux projets a des implications. Ces mêmes « faiseurs » vont devoir débugger le 2110 sur les nouveaux projets avec de nouveaux systèmes (nouvelle marque ou nouvelle version logicielle).

Imaginons l’acquisition d’un premier système en 2024 pour la production d’info, suivie d’un second investissement en 2025 pour la production de sport. Chaque phase de déploiement s’accompagne de nouveaux risques. « Le 2110, c’est autre chose car ça touche l’infrastructure », analyse Christophe Martin de Montagu de l’INA. « Le 2110 est à mettre en relation avec deux aspects : la montée en puissance des écrans au moins 4K et un moyen pour transférer les flux quasiment non compressés à très haut débit. Avant on ne pouvait pas. »

2) Rareté des experts

À l’échelle mondiale, les projets de migration vers le 2110 se multiplient simultanément, révélant une pénurie d’experts dotés de l’expérience, de la perspective et de l’intuition nécessaires. Face à la complexité croissante des projets, la demande pour ces compétences spécialisées ne fait qu’augmenter.

« C’est une période technologiquement compliquée », affirme Pascal Souclier de l’IIFA. « La CST doit s’emparer du monde broadcast pour mettre tout le monde d’accord sur les sujets. On a besoin de cohérence. Les industriels doivent comprendre les usages pour livrer des solutions fonctionnelles. Les outils ont besoin d’un travail de fond et de paramétrage. Par exemple, Cerebrum nécessite un paramétrage fin. L’outil devient un vrai allié dans le pilotage… »

3) Entreprises en flux tendu

D’importants fournisseurs technologiques du secteur des médias, tels que Dalet, EVS ou Grass Valley, opèrent en mode projet, tout comme les grands intégrateurs internationaux (BCE, Broadcast Solutions, Videlio, etc.). Solliciter de leur part une intervention urgente pour résoudre des problèmes spécifiques au 2110 pourrait les contraindre à reprioriser d’autres engagements. Mobiliser les bonnes ressources (les gourous 2110) en mode pompier amènerait à leur demander de retarder les autres projets signés. Peu probable.

4) Pénurie dans l’offre de services Broadcast IT

Le secteur IT manque encore de professionnels ayant une expérience approfondie des applications dédiées au broadcast professionnel. La question se pose : dans quelle mesure les fournisseurs clés de l’infrastructure réseau, tels que Cisco et Arista, sont-ils prêts à investir dans le débogage spécifique à notre secteur ? Jean-Luc Wackermann de Fincons insiste sur l’importance de « former les personnes en amont. Les techniciens vidéo doivent impérativement se mettre à la page. Il y a un gros “gap” par rapport à la complexité du SDI. »

5) Mondialisation du marché

Quels acteurs du monde des médias auront accès aux rares experts 2110 employés par les fournisseurs de technologie ? Naturellement, les entreprises dans les médias disposant de budgets conséquents seront privilégiées par les fournisseurs d’équipements. De même, les groupes de média d’envergure internationale et largement reconnus bénéficieront probablement d’un traitement de faveur de la part de ces fournisseurs.

 

Que faire pendant la transition ? Certains choisissent de créer des régies en îlots sur une infrastructure vidéo classique (SDI) et de les relier en 2110. En photo, un équipement de tournage traditionnel en juin 2023 à Tunis. © François Abbe
COMMENT LUTTER ET EVITER L’EXPLOSION DES DELAIS PROJET ?

La solution réside moins dans la technologie que dans le facteur humain : s’appuyer sur des collaborateurs compétents, qu’ils soient internes ou externes à l’organisation. Voici quelques recommandations et écueils à éviter :

1) Expérience pratique

Le premier piège est de sous-estimer le besoin d’expérience : dix-huit à vingt-quatre mois de pratique avec le 2110 en conditions réelles (systèmes en production) semblent nécessaires pour acquérir une compréhension approfondie. « Notre première expérience du 2110 remonte à 2018 », explique Guillaume Clairardin de CVS Engineering. « Les équipes de maintenance doivent être formées à l’IT. Et les équipes IT à la vidéo. Les clients sont plutôt prudents. »

2) Expérience élargie

La formation initiale doit être complétée par une pratique intensive. Il est essentiel de varier les équipements et marques utilisés pour favoriser l’interopérabilité et garantir l’adaptabilité aux mises à jour. Le deuxième piège est de limiter la pratique à un type d’équipement et une seule marque. La valeur ajoutée du 2110 est l’interopérabilité, c’est-à-dire pouvoir utiliser un grand nombre de fournisseurs. Il est donc primordial de multiplier les marques et de veiller à constamment tester les mises à jour des différents systèmes.

« Malgré le fait que le 2110 soit un standard, on était à 50 % d’interopérabilité entre les équipements, on monte à environ 70 % d’interopérabilité aujourd’hui, le reste c’est le travail d’intégration », prévient Laurent Mairet de Broadcast Solutions. « La configuration d’un système de production en IP prend entre quatre et cinq fois plus longtemps qu’un système SDI traditionnel ! »

3) Le rôle des indépendants (consultants, sous-traitants…), distributeurs, fournisseurs et revendeurs

Le secteur du broadcast regorge de professionnels compétents. Le troisième piège est de présumer que ces professionnels possèdent nécessairement l’expérience des projets 2110. Il est crucial d’examiner en détail le vécu et le niveau de compétence avant de s’engager. Parfois, au sein du même fournisseur, les équipes d’avant-vente et de mise en œuvre sont très éloignées. Cela peut amener des surprises.

Nevion (groupe Sony) propose un kit de démarrage. Mickael Casse de Nevion explique l’intérêt : « On peut créer un bac à sable, y greffer d’autres équipements en NMOS, monter en puissance… puis le passer en production. C’est fourni avec des heures de formation en ligne et d’architecte, et un accompagnement par le service professionnel (intégration). »

Le quatrième piège est de supposer que ces types de fournisseurs sont tenus par une obligation de résultat au niveau projet. Certes, chaque composant ou système fonctionne de manière autonome. Il y a bien une obligation de moyens. Mais il n’existe aucune garantie que l’ensemble fonctionne comme prévu dans l’appel d’offres ou le cahier des charges. À titre d’exemple, bien que votre ordinateur démarre et exécute un logiciel de création vidéo, ni le fabricant de l’ordinateur ni le développeur du logiciel ne garantissent que le fichier vidéo sera compatible avec votre téléviseur.

4) S’appuyer sur des intégrateurs système

À la différence des précédents (indépendants, fournisseurs…), les intégrateurs ont une obligation de résultat à l’échelle du projet. Le client définit un périmètre, un budget et un planning. Les approches de gestion de projet varient : certains clients privilégient une méthode traditionnelle, démarrant par une phase détaillée de spécifications, tandis que d’autres adoptent une démarche plus agile, organisant le travail en cycles itératifs. « Notre expérience a démarré en 2014 », se souvient Carlos Ferreira de Grass Valley. « Nous avons aujourd’hui plus d’une centaine d’installations d’envergure dans l’industrie du média. Le succès de cette transition vers l’IP repose sur un partenariat fort, établi entre le client, le fabricant de la solution IP, le fabricant des switchs IT, ainsi que l’appui de sociétés expertes dans le domaine. »

Le cinquième piège est de croire que l’intégrateur peut garantir les délais d’un projet 2110 à 100 %. En réalité, l’intégrateur s’appuie sur une équipe de salariés internes, laquelle est régulièrement épaulée par des sous-traitants. Ces groupes de travail utilisent principalement l’anglais, et occasionnellement le français, pour communiquer. Bien qu’un contrat spécifie les obligations entre le client et l’intégrateur, la réussite du projet dépend notamment de la capacité humaine à mobiliser les compétences 2110 nécessaires. Là encore, le monde de l’avant-vente et la réalité du terrain peuvent différer. L’intégrateur a-t-il suffisamment d’expérience avec des projets comparables ? Avec l’explosion du nombre de projets 2110 à l’échelle européenne, ces industriels peuvent-ils répondre à la demande ?

 

En conclusion

En plus des précautions classiques liées à la gestion d’un grand projet informatique, le domaine du « Broadcast IT » représente un défi supplémentaire à relever. Les normes 2110 se positionnent comme une niche « haut de gamme » au sein du vaste univers de l’informatique professionnelle. Acquérir l’expérience nécessaire est un processus qui demande du temps (la pratique en plus de la théorie). La migration des infrastructures audiovisuelles professionnelles vers le 2110 semble incontournable. Il incombe donc aux décideurs et à leurs équipes de choisir le moment opportun pour entamer cette transition. Il convient de juger du niveau de risque acceptable pour le projet et pour l’organisation avant de se lancer.

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #56, pp 94-96

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