Stockage cloud public pour la vidéo : gadget ou révolution ?

Le cloud est-il un joujou high-tech de plus ou une véritable révolution industrielle pour la vidéo professionnelle ? Nous avons posé la question aux meilleurs experts leaders sur leurs marchés.

Publié le 03/07/2022

 

François Abbe

Face à la multiplicité des offres, difficile de s’y retrouver. Il ne s’agit pas pour nous de réaliser un énième comparatif, mais d’informer et d’éclairer.

 

TOURNAGE, PRODUCTION VIDEO, ACQUISITION DE PROGRAMMES AUDIOVISUELS : LE CLOUD EST UNE EVIDENCE.

Démarrons par l’acquisition de l’image et du son. Le cloud peut-il nous aider à faire mieux, plus vite, moins cher ? Des productions entières utilisent le cloud public pour gagner en compétitivité (le fameux « Time to market »). Alors pourquoi se priver du cloud ? Pourquoi se priver d’un avantage concurrentiel ?

La première grosse application du cloud est l’utilisation d’un stockage le temps d’une production, voire d’un tournage. Des chaînes d’info l’utilisent pour l’acquisition des images issues d’agences, de pigistes, etc. Le service Newsbridge permet ainsi d’enregistrer, découper et partager les sources vidéo.

À titre d’exemple, Amazon Simple Storage Service (Amazon S3) est un service de stockage d’objets largement utilisé notamment pour stocker et protéger n’importe quelle quantité de données. Laurent Mairet de Broadcast Solutions précise : « On s’appuie sur l’élasticité du cloud pour migrer les médias entre les sites et les différents stockages. On peut utiliser des buffers dans le cloud sous réserve de connectivité ». Ce buffer est un stockage temporaire (un cache en quelque sorte) qui permet de stocker les médias pendant une migration.

À noter que des entreprises très spécialisées proposent des services sur mesure comme de l’hébergement ultra sécurisé dans leur cloud. L’offre cloud est très vaste. Reste à trouver la bonne solution.

Accéder au cloud requiert une bonne connexion Internet. Alors, que faire pour éviter le goulot d’étranglement ? Le cloud privé est une des réponses. Un lien dédié (une fibre noire par exemple) vers un data center et le tour est joué. Cognacq Jay Image explique son approche : « Notre cloud privé permet aux entreprises de stocker des données sensibles dans les centres de données de TDF. [Nos clients] peuvent également avoir accès à plus de 110 fournisseurs de cloud public grâce à un réseau protégé ». L’association interprofessionnelle Medialab, regroupant les majors hollywoodiens, le confirme. D’ici 2030, le cloud sera omniprésent.

Restent quelques freins à l’utilisation généralisée du cloud, comme l’explique Jean Gaillard de Nomalab : « Je suis un fervent partisan du cloud mais si je dois faire travailler cinquante monteurs sur le même rush, le stockage On Prem’ (ndlr : sur site dans vos locaux) aurait encore du sens à la rigueur ».

Le cloud fait consensus quant à l’acquisition des contenus audiovisuels. Mais est-ce le cas partout ? Et quid des impacts (coût, RH, etc.) ? C’est la suite du dossier.

 

FABRICATION ET POSTPRODUCTION DES PROGRAMMES : LE CLOUD SOUVENT EN ILOT

Quelle place occupe le stockage ? Laurent Mairet relativise : « Il est difficile de ne parler que de stockage. » Jean Gaillard ajoute : « On est dans le cloud pour le stockage et tout le reste. Le stockage n’est pas isolé. Stockage, compute, disponibilité. » Compute, comme la puissance de traitement qu’offre le cloud.

Donc, il va être question du stockage mais aussi des services associés. À commencer par la gestion des fichiers audiovisuels.

Laurent Mairet, managing partner de Broadcast Solutions © DR

Quel stockage Cloud ? Avec un vrai Media Asset Management

Mais qu’est-ce qui différencie toutes les offres cloud ? Comment trouver un stockage dédié à la vidéo professionnelle (très gros fichiers, formats exotiques comme MXF…) ? Le stockage cloud pour les médias devient souvent un véritable système de gestion des données. Dans le jargon, on l’appelle un Media Asset Management. Ce MAM offre des fonctions pour mieux exploiter l’image animée, le son, etc. Un exemple : fournir une basse résolution de la vidéo pour le visionnage ou un proxy (copie conforme du contenu audiovisuel sur un fichier plus petit) qui permet le montage.

Parmi les stockages cloud publics spécialisés audiovisuels, on retrouve Adobe Creative Cloud. L’abonnement est nominatif, comprend l’accès à des logiciels (Premiere Pro et After Effects notamment) et inclut du stockage. Une grande chaîne TV française conserve ainsi certaines vidéos en haute résolution dans le cloud pendant que ses monteurs opèrent à distance sur le logiciel Premiere d’Adobe.

Autres exemples d’utilisations du MAM dans le cloud : montage automatisé de ses productions vidéo avec Blackbird (montage vidéo en ligne pour une ligue de sport professionnelle), chaîne de traitement audio et vidéo dans le cloud par Deluxe Media.

 

Quel stockage cloud ? Une offre générique

Pas besoin de Media Asset Management ? L’offre cloud générique est déjà très riche. Cela commence par du stockage auquel vous pouvez accéder en mode SaaS (vous accédez aux fichiers à partir de votre navigateur Internet). Les acteurs ne manquent pas : Dropbox, iDrive, Livedrive, Nextcloud, Sync.com, Tresorit…

On peut ajouter à la liste les offres des Gafam : iCloud d’Apple se concentre sur le grand public, alors que One Drive de Microsoft et Google Drive s’adressent aussi aux entreprises. Encore une fois, la liste des offres est longue, faites le tour, contactez vos partenaires habituels.

Qu’allez-vous migrer dans le cloud ? Quelques programmes audiovisuels (films, séries, émissions…) ? Une ferme de rendu ? Une baie de stockage ? Un data center complet ? À chaque fournisseur son offre. Rien qu’avec Microsoft, on retrouve sept produits cloud (stockage sur disque Azure, stockage Blob, lac de données…).

Enfin, mieux vaut-il avoir un seul fournisseur cloud ou mélanger les offres de plusieurs concurrents ? Laurent Mairet répond : « Broadcast Solutions est cloud agnostique. Nous avons des échanges avec Oracle et Wasabi. » Cet intégrateur de systèmes s’appuie également sur Microsoft et Amazon.

 

Jean Gaillard (Nomalab) © DR

Cloud hybride : ne pas mettre ses œufs dans le même panier

Une partie du stockage reste chez vous (On Premise ou On Prem’). On y conserve les éléments les plus critiques, les plus utilisés, les plus lourds à stocker… À côté, vous utilisez le cloud pour le reste du stockage. C’est une architecture hybride.

Nombre d’entreprises ont déjà une grosse infrastructure informatique préexistante. L’hybridation peut être une solution. Néanmoins cela nécessite de gérer son stockage On Prem’, celui du cloud et de s’assurer de la bonne synchronisation de l’ensemble. L’hybride entraîne un surcoût en services et en personnel.

Jean Gaillard de Nomalab s’insurge : « L’hybride c’est trois fois les emmerdes : maintenir le stockage On Prem’, maintenir le cloud et maintenir la synchronisation. Pourquoi s’embêter à vérifier la synchro ? Le prestataire cloud le fait pour toi. » Mais la migration totale dans le cloud représente un sacré défi.

 

Le cloud pour sa puissance de calcul et son stockage temporaire

Dernière option : conserver ses assets (vidéo, audio, graphiques, montages…) dans ses locaux et utiliser le cloud pour sa puissance de traitement. Ainsi l’entreprise SDVI propose des services de traitement audio et vidéo 100 % cloud. Les contenus sont purgés une fois traités.

Dans les médias, il est devenu courant que les journalistes montent leurs reportages dans le cloud via une connexion Internet alors que les fichiers audio/vidéo sont stockés sur les serveurs dans l’entreprise.

Continuons à suivre notre processus (le workflow !) : après l’acquisition et la postproduction, voici la diffusion.

 

DIFFUSION ET DISTRIBUTION VIDEO : LE CLOUD EST OMNIPRESENT

La diffusion vidéo et audio passe par Internet, donc par le cloud. Tout l’enjeu est de décider à quel moment envoyer ses contenus dans le cloud.

Il y a plusieurs approches :

1) Envoyer le master du programme audiovisuel, puis créer les différentes versions du contenu ;

2) Conserver le master chez soi et envoyer seulement les versions aux différents acteurs qui distribuent le programme. Le stockage dans le cloud se transforme en cache (mémoire temporaire). Une fois diffusés, les programmes sont purgés ou bien archivés… dans le cloud ? Laurent Mairet indique : « Le premier cas d’usage du cloud pour les médias c’est le Disaster Recovery pour le playout ». En d’autres termes, il s’agit de sécuriser dans le cloud la diffusion d’une chaîne TV (playout). On bascule vers le signal vidéo produit dans le cloud en cas d’incident.

Pourquoi aller dans le cloud ? Pour avoir de moins en moins d’infrastructure, donc moins de coûts associés. Mais attention aux coûts cachés. En clair : relisez bien les petites lignes du contrat de service du cloud.

Des éditeurs de chaînes TV, de services de streaming et de VOD déplacent leurs livraisons de programmes audiovisuels dans le cloud. La gestion des contenus est rarement linéaire. Ces entreprises reçoivent des séries, parfois même des catalogues entiers. Les besoins en stockage suivent le nombre de productions. Les exploitants doivent, en permanence, surveiller leurs capacités de stockage local pour vérifier s’il sera suffisant. En tant qu’éditeur, tant qu’un contenu n’est pas en ligne, il ne rapporte pas d’argent. Le cloud est élastique et permet le paiement à l’usage. L’élasticité du cloud devient un vrai plus.

Côté distribution, les fichiers vidéo sont plus petits. Mais les coûts de bande passante annuels sont élevés. Les professionnels s’appuient sur des Content Delivery Network (CDN) permettant d’assurer une lecture fluide des fichiers vidéo à partir d’Internet. Ce coût est directement absorbé par le client final (abonnement ou paiement à la séance).

Dans la pratique, les entreprises utilisent parfois plusieurs services cloud en parallèle. C’est le cas d’une multinationale française des médias : une partie sur AWS, une autre chez Orange Business Services, un peu chez Google. Bientôt une rationalisation ?

L’Over The Top (OTT), c’est la diffusion des chaînes de télévision, de Web TV ou simplement de vidéos sur Internet. On retrouve des acteurs spécialisés comme Cognacq Jay Image ou Red Bee Media. Le cloud a fait naître de nouveaux services : vous pouvez lancer directement votre chaîne via MediaHub par exemple.

L’offre de services de diffusion vidéo est vaste. De vraies pépites existent dans le domaine, de la startup à la multinationale. Là encore, contactez vos partenaires habituels, faites votre marché. Le cloud permet de tester à moindre coût, n’hésitez pas !

 

ARCHIVE AUDIOVISUELLE : STOCKAGE CLOUD OU ON PREMISE ?

L’archive, attention terrain glissant ! Pourquoi ? Car archiver ses programmes audiovisuels signifie tout et n’importe quoi. « L’archivage, c’est l’antichambre de la mort », plaisantait un expert d’un groupe de média. « Archiver pour oublier ? Quel est le sens de l’archivage ? », s’interroge Jean Gaillard, président de Nomalab.

 

Archivage dans le cloud : ils sont pour

Qu’apporte le cloud ? Certains acteurs du cloud garantissent une réplication des données sur trois sites. Jean Gaillard explique : « L’enjeu, c’est ce qui se passe quand tu es en train de répliquer le contenu. Tu es forcément dans une logique objet. Ce sont des questions que je n’ai pas envie de me poser en tant qu’entrepreneur. »

Des fournisseurs cloud garantissent vos données à 99,999999999 %. Le stockage froid (l’archive) dans le cloud a le vent en poupe.

Jean Gaillard s’insurge : « Je ne veux plus entendre parler de chaud et de froid. C’est hérité d’une époque qui n’existe plus. Ou alors les gens veulent vendre leur On Prem’. »

Pour Laurent Mairet, managing partner de Broadcast Solutions, le cloud est aussi une solution pour les sauvegardes. « Le Disaster Recovery avec une deuxième copie du média et une troisième copie dans l’archive, avec un backup de base de données. » Laurent recommande « Object storage et Glacier avec hiérarchisation ».

Conserver une copie du programme audiovisuel chez soi ? Jean Gaillard dit non : « Le débat On Prem’/cloud est réglé. Qui veut s’embêter à gérer ses propres data centers et ses propres baies ? La différence entre stockage chaud et froid n’existe pas dans le cloud. Ce modèle de pensée n’a plus lieu d’être. La question, c’est produire quel service dans quel délai. Ça doit être transparent pour l’utilisateur final. »

Le cloud permet de stocker les programmes audiovisuels et les manipuler sans les déplacer. Jean Gaillard ajoute : « Maintenant on ne bouge même plus les fichiers (au sein du cloud) Amazon. » Il conclut : « La manière de penser et l’architecture sont nés autour du Web et du cloud. Ils garantissent la scalabilité donc le délai. » Le cloud permet de faire varier la production en fonction de la demande. « Ce n’est faisable que dans le cloud ! », poursuit Jean Gaillard. « Notre problème n’est pas de stocker… Ce n’est pas un enjeu de coûts ! Plein de gens comparent la conservation de fichiers On Prem’ ou dans le cloud, ils vous diront qu’un est moins cher que l’autre. La vraie question, c’est le vrai besoin de services sur ces fichiers. Quelle stratégie de stockage induisent ces services ? »

 

Archivage dans le cloud : ils sont contre

D’autres gros acteurs des médias sont plus frileux. Archiver les médias n’a de sens que dans leurs propres locaux, c’est-à-dire On Prem’. En d’autres termes, certaines entreprises n’imaginent pas conserver leur patrimoine dans le cloud. Changer de fournisseur entraîne des surcoûts massifs, même si certains acteurs comme Wasabi proposent des prix dégressifs. Quid de AWS et des autres ?

Les coûts restent un sujet épineux. Le cloud ne change rien au monde des affaires : un groupe de médias avec des besoins importants va négocier des prix qu’une petite entreprise ne pourra jamais atteindre. Négocier du cloud pas cher, un nouveau rôle pour les institutions, les coopératives, les fédérations de professionnels ?

« Rester On Premise, c’est culturel ou stratégique (c’est imposé) », analyse Jean Gaillard. « Ou alors ils ont une histoire On Premise et ne peuvent pas tout bouger. Des personnes préfèrent garder les contraintes du stockage d’archives sur bande LTO plutôt qu’aller négocier avec le diable (Amazon) », plaisante Jean Gaillard.

 

Archivage dans le cloud : le cloud hybride

D’autres entreprises parient sur un stockage On Prem’ avec un mode hybride. On conserve les masters avec un coût et une redondance maîtrisés (on gère le Disaster Recovery à sa convenance). Le mode hybride permet d’offrir les applicatifs en SaaS, en paiement à l’usage depuis son navigateur Internet. Les proxies des contenus suffisent. Le modèle financier semblerait viable.

« Hybrider pour deux raisons », continue Jean Gaillard :

1) « Sécurité et résilience : utiliser deux concepts totalement différents de stockage. Par principe de précaution, j’utilise deux méthodes différentes.

2) Legacy : tu ne repars pas de zéro. Si tu fais de l’hybride pour vider le On Prem’, ça devient un vrai projet.

Mais avoir les deux nécessite de vérifier que la donnée est la même des deux côtés. Savoir quand la donnée devient dispo quand elle passe d’un côté à l’autre. »

Le cloud reste une affaire de spécialistes. Mais qui sont les fournisseurs de stockage d’archives dans le cloud ?

 

L’offre cloud pour l’archive est très large

Citons ces exemples :

– S3 Glacier d’Amazon pour l’archivage de données : Glacier est une offre abordable financièrement. Il s’agit d’une archive dormante. Y a-t-il un risque ? Quitter Amazon pour partir chez un concurrent reste très complexe (coût, temps).

« Le Deep Archive, c’est diviser le coût de stockage par dix », précise Jean Gaillard. « Tu rajoutes entre six et douze heures pour récupérer la haute résolution. »

L’offre S3 Glacier nécessite en effet un délai pour récupérer les fichiers archivés. Fort heureusement, la majorité des manipulations sur un programme audiovisuel peut être anticipée. « On fait tous les jours du US+24 pour Salto », complète Jean Gaillard.

– Le Cloud Immutable de IBM permet de « maintenir l’intégrité des données dans un Write-Once-Read-Many (WORM) non effaçable et non réinscriptible », explique le site d’IBM. « Cela protège les données contre la suppression ou la modification jusqu’à la fin des périodes de conservation et le retrait de toutes les mises en attente légales. »

– Les services cloud spécialisés dans la reprise après sinistre (Disaster Recovery) : IronMountain offre cette possibilité avec Iron Cloud.

« La nature du service définit l’architecture puis l’infrastructure », conclut Jean Gaillard.

Voici terminé le tour d’horizon du cloud au travers de quatre grandes étapes. La suite : comprendre les grands enjeux lorsqu’on s’intéresse au cloud.

 

Interface de l’outil de validation pour la plate-forme Salto développé par Nomalab. © DR

 

SIX ENJEUX DU CLOUD : COUT, SECURITE, SCALABILITE, SOUVERAINETE, ECOLOGIE ET RH

Le vrai prix du cloud

Le problème demeure toujours le coût. Pourtant les prix du stockage cloud ont baissé. Le vrai piège est le modèle financier qui évolue. Beaucoup s’accordent à dire que le cloud n’est pas beaucoup moins cher que l’équivalent On Prem’.

Quand on déploie un système sur site, on amortit des Capex (coûts investissements) sur quatre ou cinq ans. Avec le cloud, la solution devient 100 % Opex (coûts de fonctionnement) dès le premier jour. On doit donc justifier l’augmentation des Opex. Certains responsables oublient qu’il est nécessaire d’investir parfois des centaines de milliers d’euros dans le modèle Capex… mais ensuite peu dans les budgets.

Le cloud déplace donc le problème ! Il faut repenser l’organisation (structure de coûts, RH, processus). Ce n’est pas comme aligner dix nouvelles machines virtuelles en cinq minutes !

Les fournisseurs cloud affichent des prix listes qu’ils revoient à la baisse avec les clients. Lorsque les clients média dépassent une certaine capacité de stockage, les prix peuvent être négociés, comme pour le stockage On Prem’. Mais ce « Private Pricing » reste confidentiel.

Une astuce pour réduire la facture du cloud : éviter les allers-retours. Si on met le traitement à côté du stockage, on ne déplace que le livrable final.

 

Coût d’ingress et egress, ennemi public n°1

Cela revient cher de déposer ou retirer son contenu du cloud. L’ingress (engraisser) c’est d’aller vers le cloud, l’egress le retour du cloud jusque chez vous. Les services cloud facturent les allers-retours avec le cloud. Les programmes audiovisuels sont volumineux, ça chiffre vite. Certains ont eu de grosses surprises en recevant la facture !

Les coûts de stockage du cloud sont certes dégressifs. Mais en réalité, on jongle avec les coûts de bande passante (l’ingress revient cher). La transition vers le cloud reste donc complexe. Le jeu consiste à trouver les bons outils pour minimiser les coûts et éviter le va-et-vient avec le cloud. Pour extraire deux minutes de vidéo, on évite de sortir 500 Go de données d’un programme audiovisuel ! Teradici permet de faire un montage sur le média haute résolution dans le cloud mais cela peut revenir cher.

 

Coûts dégressifs ou coûts explosifs du cloud ?

Certains utilisateurs ont eu la mauvaise surprise de voir les prix du cloud s’envoler. À titre d’exemple :

– Atlassian impose le passage du mode Server au Cloud Atlassian. Cette transition s’accompagne d’une augmentation des tarifs des licences. Le spécialiste de la transformation SmartView a étudié cette augmentation. On retrouve l’évolution des coûts sur le graphique. Jira d’Atlassian est un outil utilisé pour la gestion de projet notamment.

– Microsoft New Commerce Experience (NCE) représente une augmentation d’environ 20 % du coût des licences Microsoft 365 pour certains clients.

Les coûts à cinq ans sont-ils vraiment prévisibles ?

Coût des licences Atlassian. Source : SmartView

 

Faire varier le coût du cloud en fonction de sa charge de travail

Avec le cloud, on doit se poser la question : jusqu’où optimiser ? Comment investir dans du matériel quand on ne connaît pas son business à trois ans ? Le cloud offre cette scalabilité.

Citons des avantages du cloud pour l’entreprise :

1) Optimisation du TCO (coût total de possession) ;

2) Pas de gestion d’infrastructure informatique : plus aucun serveur à administrer, de salles techniques à gérer… ;

3) Résilience : la capacité du cloud à gérer les pannes et la sécurité ; reste à avoir une connexion Internet correcte pour continuer à accéder au cloud quelles que soient les circonstances ;

4) Agilité business : les sociétés de production audiovisuelles signent des contrats trimestre par trimestre ou saison par saison ; certaines n’ont plus de matériel et font varier les services du cloud en fonction des besoins de leur activité. On appelle cela « scale-up scale-down » dans le jargon.

Enfin, le coût d’ingress doit être pris en compte dans le calcul du coût total de possession. Les financiers en tiennent compte dans leur comptabilité : ils vont même jusqu’à faire passer une provision sur les données.

 

Cédric Lejeune (Workflowers) © DR

Bilan carbone : arrêtons de faire l’autruche

Il neige. Les bureaux sont chauffés. Mais la salle serveur est refroidie par une climatisation ! Un data center classique suit la même logique. Des initiatives naissent. « Déployer de la puissance informatique dans les bâtiments existants plutôt que dans des data centers, ce qui permet de valoriser la chaleur fatale informatique », explique Paul Benoit de Qarnot sur son site.

Un désastre écologique, le cloud ? « Comme on dit en Normandie : “p’têt ben qu’oui, p’têt ben qu’non !” Quel stockage, quel usage… ça peut être autant un grand oui qu’un grand non ! » explique Cédric Lejeune.

Et évidemment la transparence du cloud est encore une énorme question. Certains commencent à doucement s’engager dans la démarche. Un exemple : le calculateur carbone de Microsoft.

 

Souveraineté : union libre ou mariage forcé avec les Gafam ?

Il y a deux sujets : la souveraineté d’un point de vue géopolitique et l’indépendance vis-à-vis d’un fournisseur cloud.

Amazon + Microsoft = plus de 50 % du marché mondial du cloud

En Europe, les acteurs européens du cloud occupent seulement 15 % du marché (lire plus loin) !. Bientôt une solution ? Gaia-X promet un écosystème cloud européen. « Ouverture, transparence et confiance », annonce le site. Cette initiative franco-allemande vise à créer un cloud souverain européen. « Cap Digital est impliqué sur plusieurs groupes de travail dont le groupe de travail ICC », explique Aurite Kouts de Cap Digital.

Gaia-X n’est pas un service mais un consortium européen. Une leçon après l’échec du français Cloudwatt ?

 

Quel cloud choisir pour les médias ?

Un fournisseur cloud aurait donné trois semaines à ses clients pour retirer leurs assets. La question se pose si un jour vous devez récupérer des péta-octets de données. Au vu des coûts de transfert depuis le cloud, les sommes peuvent devenir astronomiques. Avec du matériel classique, une migration de données d’un stockage à un autre peut prendre des mois, sans dépenses supplémentaires.

D’autre part, certains Gafam sont fournisseurs cloud… et concurrents ! Certains groupes de média sont frileux d’utiliser les services de concurrents : Amazon, Google et d’autres proposent leurs services de vidéo à la demande (VOD). Certains sont devenus producteurs et éditeurs de programmes audiovisuels (films et séries) !

 

Multi-cloud pour faire jouer la concurrence entre fournisseurs cloud

Utiliser plusieurs cloud à la fois est une solution. Qvest a fait le choix du multi-cloud, son offre est disponible via sa filiale Gibb. Broadcast Solutions a intégré plusieurs clouds pour l’Expo 2020 Dubaï UAE. Laurent Mairet détaille : « Newsbridge est sur AWS, L’Expo est sur Azure. Ça s’est très bien passé. » Il ajoute que le MAM « Mimir de Mjoll a une passerelle vers le cloud (stockage, transcodage, IA). Tu mets tes accès admin (AWS, Azure, etc.). En temps réel, ils optimisent le Yield. Ils donnent les prix de manière précise. » Les fournisseurs cloud font varier leurs prix en fonction de l’offre et la demande. Mimir en profite pour faire jouer la concurrence. Vous pouvez ainsi décrocher le meilleur prix pour du transcodage par exemple.

 

Qui est vraiment mon fournisseur cloud ?

Les consommateurs réclament de la transparence. Pourquoi pas les clients du cloud ? Certaines entreprises choisissent de ne pas aller vers le cloud sous « prétexte de la souveraineté et de la sécurité. Quel cloud, quelle région, quelle juridiction sont forcément des sujets », explique Jean Gaillard.

 

Scalabilité du cloud : une réelle aubaine

Besoin de mille heures de stockage supplémentaires le temps d’une prod ? Vous appelez votre loueur préféré pour récupérer des baies de stockage pour votre postproduction Avid Interplay. Votre loueur pourrait proposer une alternative dans le cloud.

Mais pour profiter du cloud il faut une bonne connexion Internet. Une solution est d’utiliser une fibre jusqu’au data center. Pour les entreprises qui traitent des masters de film, c’est le cœur du sujet. Un film stocké dans un package IMF atteint 1 To.

Comment tirer profit de cette élasticité ? Laurent Mairet cite un exemple « pour un projet de migration (je décharge d’un côté et je charge de l’autre) ». On a besoin de traitement dans le cloud (rendering). Laurent recommande CloudSpot de NetApp : « Utiliser le Spot, les Cloud Service Providers font du Yield (lire plus haut). En tant que client, tu as un job à faire dans un laps de temps, je vais faire un call = quand tu as des instances de libre, je te les prends à tel prix. C’est du Spot. On a des taux à 10 à 15 % du taux normal. Pour du transcodage, du batch processing, il faut regarder le Spot. »

 

La sécurité du cloud

Gérer l’infra, l’IT, c’est gérer la sécurité. La sécurité, c’est dans l’ADN des Gafam. Toutes les entreprises du cloud peuvent-elles lutter ? Et les entreprises média ? La réponse est oui. Comment ? Réécoutez la conférence Satis « Comment sécuriser les médias audiovisuels – contenus sensibles par excellence ».

Avec le cloud, on est exposés à tous les vents. L’administrateur système doit monter en compétence sur le cloud. Faire une bêtise sur AWS ou Azure est vite arrivée. Les compétences en sécurité sur l’On Prem’ sont une chose, mais le cloud en est une autre. Dans une migration, il y a forcément un coût RH car toutes les ressources ne sont pas forcément présentes dans les équipes. Qui a le rôle d’administrateur système (« admin sys ») ? Connaît-il la sécurité dans le cloud ? On détaillera ces aspects dans l’interview d’Alexandre Lalaque, spécialiste des infrastructures informatiques, dans notre prochain numéro.

 

L’un des bénéfices du cloud est son évolutivité, il est possible en un clic (et la facturation qui va avec !) d’augmenter sa capacité de stockage. © Adobe Stock / Nuth

 

Ressources humaines : principal frein à l’adoption du cloud ?

« Dans le broadcast, on est des techniciens, on ne va pas scier la branche sur laquelle on est assis ! », confessait en off un responsable haut placé dans un groupe de médias.

« Aujourd’hui, s’appuyer sur un stockage 100 % cloud est possible. Mais est-ce que l’organisation peut gérer l’IT de nouvelle génération cloud ? Est-ce que l’entreprise se fait aider par quelqu’un d’autre qui a les compétences ? »

« Sur quoi veut-on faire porter l’effort de son équipe ? », s’interroge Jean Gaillard. « Je ne veux pas faire porter l’effort sur la maintenance de disques ou de racks. La question du stockage est une commodité. Ça n’intéresse personne de savoir comment c’est stocké. C’est un problème dont il faut se débarrasser. Le stockage est mieux géré par des gens qui ne font que ça. La question : où stocke-t-on ? ne se pose pas pour nous. On est 100 % Web donc cloud. »

Reste la dimension sociale du fournisseur. Pour le grand public qui achète des vêtements, le coton doit être bio, le fournisseur doit être éthique. Est-ce qu’un fournisseur qui compte plus d’un million de salariés et échappe à toute forme de syndicat est compatible avec notre modèle social ?

 

CONCLUSION : STOCKER DANS LE CLOUD OU RESTER ON PREM’ ?

Comment faire un choix parmi une offre cloud si riche ? Tout l’enjeu est de déterminer votre besoin. Chaque offre propose un degré de maturité différent pour le son, l’image, etc. Votre projet, votre entreprise, vos équipes ont-elles la capacité d’absorber la montée en compétence vers le cloud ?

Pourquoi se limiter aux leaders mondiaux du cloud public ? Chaque acteur spécialisé dans l’audiovisuel propose ses services autour du cloud. Faites le tour. Un seul vrai moyen de se décider : faire le test dans votre entreprise !

 

Les leaders

Vous avez des besoins en stockage pour la vidéo. Vous vous intéressez à l’offre cloud public. Les leaders mondiaux du cloud sont les Gafam et la Chine (source : https://www.statista.com/chart/18819/worldwide-market-share-of-leading-cloud-infrastructure-service-providers/).

 

Voici les cinq leaders mondiaux du cloud :

  • Amazon et son cloud AWS représente un tiers du marché mondial. AWS dispose d’un écosystème complet de services en ligne pour le son, l’image, etc.
  • Microsoft Cloud atteint 20 % du marché mondial. Microsoft Azure est le concurrent direct de AWS. Microsoft 365 est sa suite bureautique (ex : Office 365). Microsoft a récemment augmenté les prix de Microsoft 365 (un an plus tôt, Atlassian avait aussi augmenté ses tarifs du cloud).
  • Google Cloud constitue 9 % du marché. Mais où commence l’offre cloud Google ? Les services (moteur de recherche, publicité, Web…) en font-ils partie ?
  • Alibaba Cloud (6 %) et IBM Cloud (5 %) sont les challengers. IBM mise sur la vidéo avec Watson. IBM Watson offre du traitement vidéo en temps réel.

Et le cloud « Made in Europe » ? En Europe, le cloud européen représente 15 % du marché !

Quid du français OVH ? OVH représente 2 % du marché mondial selon Synergy (source : https://techmonitor.ai/technology/cloud/ovhcloud-ipo-cloud-computing-aws-azure).

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #46, p. 50-58 

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