Iris Knobloch, porte-drapeau des professionnelles du Cinéma

Iris Knobloch assure la Présidence du Festival de Cannes depuis maintenant deux ans… Elle revient ici sur les enjeux de sa fonction et sur la place des femmes au Festival de Cannes et plus largement dans l’industrie cinématographique.

Publié le 19/05/2024

Iris Knobloch a fait ses armes dans les bureaux américains et anglais de la Warner avant de diriger la filiale française du studio, puis Warner Media France, Benelux, Allemagne, Autriche et Suisse. Un parcours qui l’a conduit à succéder à Pierre Lescure à la Présidence du Festival de Cannes à l’issue de l’édition 2022. Pour Women In Motion, qui accompagne le Festival de Cannes depuis 2015, elle revient sur sa première année d’exercice, les enjeux du 77e Festival de Cannes et la place des professionnelles au cœur de ce temps fort de l’industrie cinématographique…

 

Vous êtes la première femme de l’Histoire à être devenue Présidente du Festival de Cannes. Quel symbole cela représente-t-il ?

C’est une immense responsabilité d’être la première. C’est aussi un beau défi qui reste cohérent avec mon parcours professionnel dans le cinéma. L’année dernière, j’ai été très touchée par toutes les femmes qui venaient me témoigner leur soutien : certaines m’ont dit que ma nomination les encourageait, d’autres que c’était une source d’inspiration. Je me suis laissée porter par cette vague très positive à laquelle je ne m’attendais pas et que je n’avais jamais ressentie à cette échelle auparavant.

 

Avez-vous fait l’objet de préjugés en arrivant à ce poste ?

Quelle que soit sa fonction, une femme se sentira toujours plus scrutée qu’un homme. On commentera plus volontiers ses choix que ceux d’un homme. Pourtant, la question ne devrait en aucun cas être celle du genre. L’enjeu est ici de bien représenter l’autorité morale et juridique du Festival de Cannes, de porter ses valeurs, sa stratégie et une femme peut le faire aussi bien qu’un homme. Cependant, je crois sincèrement que ma place en haut des marches aux côtés de Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, sera moins commentée cette année.

 

Après un parcours aussi riche que le vôtre, parvient-on à se libérer des injonctions ?

Il y a 20 ou 30 ans, les femmes devaient se battre pour survivre dans l’industrie du cinéma et nous étions plus dures les unes envers les autres. Nous étions nous-mêmes tellement conditionnées que nous avions mis en place des stratégies de défense ou de protection qui n’étaient pas toujours les bonnes. Mais les récents mouvements nous ont permis de comprendre que nous pouvons coexister, nous porter les unes les autres. La sororité a pris l’ascendant sur la survie et nous a prouvé qu’ensemble, nous avançons beaucoup plus vite.

 

Quels enseignements tirez-vous de votre première année au Festival de Cannes ?

J’ai mesuré avec joie la trajectoire extraordinaire des différents films de la sélection officielle 2023. Après sa Palme d’or, Anatomie d’une chute a connu un succès mondial, couronné de l’Oscar du Meilleur scénario; La Zone d’intérêt de Jonathan Glazer a gagné trois Baftas et deux Oscars, Le Règne animal de Thomas Cailley a comptabilisé douze nominations aux César et plus de 1,1 million d’entrées en France; Killers of the Flower Moon de Martin Scorsese a obtenu dix nominations aux Oscars… Le Festival de Cannes est une fabuleuse rampe de lancement pour tous les films qui, sans cette visibilité, n’auraient peut-être pas eu le même destin et un tel rayonnement international.

 

Comment voyez-vous la place des femmes de l’industrie sur le Festival ?

Je suis particulièrement heureuse de constater que les réalisatrices percent de plus en plus. Il y avait non seulement un nombre record de femmes cinéastes dans la sélection officielle en 2023 mais elles ont aussi remporté de nombreux Prix : la Palme d’or a été attribuée à Justine Triet, celle du court-métrage à 27 de Flóra Anna Buda, le Prix Un Certain Regard à Molly Manning Walker pour How to Have Sex, l’OEil d’or à Kaouther Ben Hania pour Les Filles d’Olfa et Asmae El Moudir pour La Mère de tous les mensonges… Et en 2021, c’est Titane de Julia Ducournau qui repartait avec la Palme. Les femmes sont en train de prendre leur juste place, qu’il s’agisse d’artistes plus confirmées ou de talents émergents comme Ramata Toulaye Sy l’an passé ou Agathe Riedinger dont le premier film Diamant brut est en compétition cette année. En mai dernier, la Palme d’or a été le premier d’une longue liste de prix et le début d’un succès phénoménal pour Anatomie d’une chute de Justine Triet. Son film a totalisé plus d’1,8 million d’entrées en France, près de 3,5 millions d’entrées dans le reste du monde, a obtenu nombre de nominations et de récompenses.

 

Pour cette édition 2024, l’actrice-réalisatrice Greta Gerwig préside le jury qui décernera la Palme d’or. Pourquoi s’est-elle imposée ?

Greta Gerwig incarne une nouvelle génération qui réinvente les codes du cinéma avec talent. Tout en restant fidèle à l’essence même de cet art, à sa capacité à générer du rêve et à rendre compte des différentes réalités du monde, elle fait partie de ceux qui permettront au public des salles et des festivals de se renouveler. Elle a un talent inoui : elle sait abolir les frontières en mettant son savoir-faire et son imaginaire au service de films indépendants, Ladybird par exemple, ou de grosses productions hollywoodiennes comme Barbie.

 

Il y a cette année beaucoup de premiers films de réalisatrices dans les sélections Un Certain regard, Cinéfondation… Que cela raconte-t-il de l’évolution du secteur ?

Cela prouve que les mentalités changent, que les femmes osent et s’autorisent davantage, qu’elles ont gagné en confiance. Elles racontent des histoires que le public a envie d’entendre et de voir, c’est un grand progrès mais il faut rester vigilant. Bien que Barbie soit le film le plus rentable de l’année, une récente statistique montre que les grands studios continuent à confier leurs plus gros budgets aux hommes. Moi, j’attends le jour où la parité sera tellement banalisée et les carrières des réalisatrices si étoffées que l’on ne dira plus « jeune réalisatrice » mais « grande réalisatrice » par exemple. Je rêve du jour où nous n’aurons plus cette conversation, où plus personne ne comptera les femmes dans nos sélections, les équipes techniques, sur les écrans !

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