Le débat sur l’avenir de la diffusion du cinéma au congrès des exploitants

Des représentants du cinéma, de la télévision, de l'édition vidéo et des pouvoirs publics ont débattu lors du congrès de Deauville sur le thème de "la diffusion du cinéma à l'ère numérique". Les échanges ont notamment montré qu'on est encore loin d'avoir levé toutes les interrogations sur la place que tiendront les différents modes de diffusion des films dans la consommation et le financement du cinéma.
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Fin de la télévision linéaire ?

Télévision de rattrapage, vidéo club en ligne (VOD), VOD par abonnement (type Netflix), les nouveaux modes de consommation des programmes remettent-ils déjà en cause la télévision traditionnelle ? La question est cruciale pour le cinéma car c’est non seulement la manière de consommer les films sur le petit écran qui est en jeu mais aussi leur financement, les diffuseurs télévisuels en étant les principaux pourvoyeurs (35% des investissements consacrés aux films d’initiative française).

Thomas Valentin, vice-président de M6, rejette l’éventualité d’un déclin rapide de la télévision traditionnelle, notamment parce-que les recettes publicitaires des chaînes commerciales – le nerf de la guerre -sont restées globalement stables ces dix dernières années. Les annonceurs leur sont et leur resteront fidèles car leur efficacité publicitaire est supérieure à celle des nouveaux médias en ligne. La télévision a donc les moyens d’aborder sereinement l’avenir.

Karine Berger (qui est notamment rapporteuse de la commission des finances de l’assemblée nationale sur les questions audiovisuelles) pense au contraire que le déclin de la télévision linéaire est déjà bien amorcé. Elle fonde son jugement sur l’évolution rapide du comportement des consommateurs : il a suffi selon elle d’un an pour que la télévision de rattrapage commence à fragiliser le modèle de la télévision payante (Canal plus en premier lieu).

Karine Berger évoque par ailleurs la diminution des fonds collectés au titre de la contribution audiovisuelle (l’ex-redevance télévisuelle), due notamment au fait que de plus en plus de foyers préfèrent regarder les programmes sur un ordinateur, une tablette ou même un smartphone plutôt que sur une télévision.

Difficile d’en tirer une quelconque prédiction sur l’avenir de la télévision. On peut quand même noter que, si leurs recettes publicitaires globales restent constantes, les chaînes n’en disposent plus de la même manière : elle étaient six il y a dix ans, elle sont 27 aujourd’hui sur la TNT. En contrepartie, les chaînes commerciales non payantes paraissent, du fait de leur gratuité, moins menacées par les médias en ligne que des diffuseurs comme Canal+.

 

La VOD, poussive mais dangereuse pour le cinéma en salles ?

On a tendance à considérer la VOD à l’acte ou par abonnement comme le principal concurrent du cinéma en salles. Est-ce vraiment le cas ?

Le chiffre d’affaire de la VOD progresse (318 M€ en 2015, soit une hausse de près de 20% par rapport à l’année précédente) mais il reste de plus de moitié inférieur aux 708 millions d’euros que génère la vidéo physique (DVD et Blu ray). Surtout, le déclin de cette dernière (-12% de recettes entre 2014 et 2015) est loin d’être compensé par la croissance de la VOD : globalement, le chiffre d’affaires de la vidéo – physique et dématérialisée – aurait atteint l’an dernier son plus bas niveau depuis 1990.

Il faut préciser que les recettes de la VOD par abonnement, en forte croissance (82 millions d’euros en 2015 contre 29 en 2014), sont dissociées de celle de la VOD, les opérateurs comme Netflix ou Canalplay ne proposant pas que des films.

Cette faiblesse relative de la VOD est généralement attribuée au piratage sur internet et à une chronologie des médias défavorable (4 mois de délai entre la sortie en salles et la VOD). S’y ajoute le fait qu’une partie des consommateurs connaissent encore mal la VOD. Marc Tessier (Président du syndicat des éditeurs de vidéo à la demande) l’a reconnu implicitement pendant le débat en présentant la première édition de la « fête de la VOD » qui s’est déroulée du 6 au 9 octobre : 4 jours pendant lesquels les Français ont été encouragés à louer des films en ligne pour un prix très attractif (2 euros) sur 13 des principales plateformes de distribution en ligne.

Pierre-Jean Benghozi (économiste et membre de l’ARCEP, un organisme qui régule le secteur des communications électroniques) avance une autre explication : les résultats en demi-teinte de la VOD sont aussi dus au fait que, contrairement aux attentes, les consommateurs ne s’intéressent qu’à une part très limitée de l’offre pourtant très large des plateformes : les films les plus récents et les plus médiatisés au moment de leur sortie en salles. La surexposition de ces nouveautés sur les sites web des opérateurs de VOD ne fait qu’aggraver le déséquilibre entre les blockbusters et les autres films.

Alain Sussfeld (directeur général d’UGC) analyse la situation de la VOD sous un autre angle : pour lui, les prix de location des films en ligne sont beaucoup trop bas voire bradés. Il incrimine notamment les opérateurs de télécommunications dont les plateformes VOD ne seraient que des produits d’appel conçus pour vendre des abonnement aux réseaux. Pour Alain Sussfeld, cette stratégie tarifaire dévalorise le cinéma, menace l’équilibre des salles et entraîne un manque à gagner pour les ayants droits.

Marc Tessier dément bien sûr totalement cette idée de bradage de la VOD : les tarifs de location des films correspondent selon lui à ceux qui étaient pratiqués à l’époque de la VHS.

Difficile là encore d’y voir clair. Si les prix de location des films en ligne sont trop bas, la salle ne semble pas en souffrir, du moins pour l’instant (la fréquentation des cinémas a encore dépassé les 200 millions d’entrées en 2015). Le grand écran le doit sûrement en partie au délai de 4 mois qui sépare la sortie en salles de la diffusion en VOD.

 

Quelles réformes ?

Bien que la chronologie des médias soit une nouvelle fois remise en question (par Canal plus qui demande de ramener le délai de diffusion des films sur les chaînes de télévision payantes de dix à six mois après la sortie en salles), le sujet est peu abordé pendant le débat (le représentant de Canal+ qui devait y participer a finalement décliné).

Des réformes de la contribution des différents modes de diffusion des films au financement du cinéma sont évoquées. Alain Sussfeld demande que la taxe sur le chiffre d’affaire de la VOD soit majorée de manière à ce que son apport soit à la hauteur de la place « privilégiée » qui lui est accordée dans la chronologie des médias. Karine Berger évoque le projet de taxe sur les recettes publicitaires des diffuseurs de vidéo en ligne, qui s’appliquerait notamment à Netflix (l’amendement relatif à cette nouvelle taxe a été adopté quelques jours après le débat et doit bientôt passer devant l’assemblée nationale).

En ce qui concerne le piratage des films, tous les participants semblent favorables à une réforme face à l’inefficacité d’Hadopi. Si certains sont pour le retour des sanctions qu’autorisait le dispositif dans sa version initiale, Karine Berger évoque de son côté la législation allemande qui permet aux ayants-droits de demander réparation devant les tribunaux lorsque leurs oeuvres font l’objet de diffusions illicites.

Piratage, prix bradés, manque de financement, le cinéma peut il encore rentrer, un jour, dans la spirale infernale dont la musique vient à peine de sortir, vingt ans après ses premières diffusions en ligne ? Quelques rares participants à la table ronde n’ont pas hésité à en agiter le spectre. Faut-il s’inquiéter à ce point ?