La petite histoire des ratios de 1950 à nos jours…

Le format des images animées évolue au fil des années, mais nous en sommes tellement imprégnés que nous n’y prêtons attention qu’en cas de changement majeur, comme lorsque la norme télévisée est passée de 4/3 à 16/9.
Le format Cinémascope au ratio de 2,39 permet de rendre hommage aux décors et aux paysages. © DR

Pourtant, cette transformation continue et nous sommes aujourd’hui témoins de la fin de la domination des formats officiels, les nouveaux moyens de diffusion libérant la créativité des réalisateurs jusque dans l’aspect des images. Pour autant, cette recherche n’est pas nouvelle et il est d’autant plus intéressant de se pencher sur l’histoire que nous vivons, à une époque où celle-ci évolue rapidement.

 

Les premiers procédés cinématographiques, qu’il s’agisse du film de Thomas Edison ou du cinématographe des frères Lumière, se sont basés sur une pellicule 35 mm enregistrant des images au ratio 1,33, soit quatre tiers. Bien que d’autres expérimentations aient eu lieu à la même époque, c’est ce format qui a été retenu et qui est devenu la norme. Les spectateurs se sont habitués à cet aspect pratiquement carré, qui est celui de la majorité des films muets.

Pour autant, dès les débuts du cinéma, certaines tentatives ont été faites de produire des films panoramiques. Parmi ceux-ci, citons bien sûr le Napoléon d’Abel Gance, tourné en 1927 avec trois caméras pour créer un triptyque atteignant le ratio incroyable de 4/1 pour rendre la dimension des batailles napoléoniennes. Les contraintes de projection d’un tel monument ont été telles qu’elles ont été peu nombreuses, et réservées à certains lieux d’exception comme l’Opéra Garnier. Il s’agit donc davantage d’une œuvre unique que d’une véritable évolution du cinéma.

La même année, la naissance du cinéma parlant a modifié jusqu’à la taille des images, puisque l’ajout de la piste son sur la pellicule 35 mm a modifié la norme en augmentant le ratio de 1,33 à 1,37 avec un plus grand espace inter-image, rendant l’image légèrement plus panoramique. C’est ce ratio qui est, depuis, la norme officielle du film 35 mm.

 

La pression des studios hollywoodiens

C’est après la Seconde Guerre mondiale que le cinéma évolue grandement sous la pression des studios hollywoodiens, qui doivent renouveler le genre pour rendre plus attractif le cinéma par rapport à la toute nouvelle télévision. L’expérience en salle doit être grandiose, avec des scènes et des paysages de grande ampleur. Le format 1,37 ne convient pas à ces compositions, qui ne rentrent pas dans ce cadre. Pour un peplum ou un western, une image élargie est beaucoup plus appropriée, pour présenter les personnages dans leur décor. Le cinéma devient donc panoramique, à l’inverse de la télévision au format 4/3.

Ainsi en 1953 les studios Paramount, Universal et MGM créent respectivement les formats 1,66, 1,85 et 1,75. Les procédés conservent le film 35 mm, mais la fenêtre de défilement de la pellicule sur les caméras est modifiée par l’ajout d’un cache (hard matte) qui vient réduire les dimensions de l’image enregistrée. Le même procédé est ajouté aux projecteurs pour la diffusion. Cela permet facilement de rendre les images plus panoramiques. Les ratios 1,66 et 1,85 sont encore majoritairement utilisés en fiction et sont la norme aux États-Unis.

Au même moment, la 20th Century Fox invente le Cinémascope, dont le principe consiste à utiliser une lentille cylindrique, l’Hypergonar, pour anamorphoser l’image à la prise de vue, c’est-à-dire la comprimer de manière optique pour la décomprimer ensuite à la projection. On double ainsi sa largeur, pour un ratio de 2,35, voire 2,39 extrêmement allongé.

Dès lors, le cinéma est panoramique, tandis que la télévision est presque carrée et le restera pendant des décennies.

 

Débuts de la vidéo

Dès les débuts de la vidéo dans les années 1950, le ratio adopté est le 4/3, pour la captation comme bien sûr pour la diffusion et la lecture sur les tubes cathodiques installés dans un nombre croissant de foyers à travers la planète. Les évolutions qui suivent font bien sûr grandement progresser la qualité des images, mais pas leur aspect. Les normes PAL, SECAM et NTSC Standard se différencient par la cadence ou le traitement du signal, mais pas par les dimensions d’image de 768 x 576 pixels, dans ce ratio de 1,33. Bien que les télévisions diffusent des films de fiction panoramiques, avec des bandes noires en haut et en bas de l’écran, l’essentiel de ce qui est regardé à domicile est en 4/3.

Le monde du film amateur, quant à lui, a de tous temps été dans ce format. Dès les premiers films 9,5 mm, 8 mm et Super 8, toute la pellicule est impressionnée, à l’inverse – on l’a vu – des films 35 mm pour lesquels un cache est ajouté pour masquer les bords du cadre et le rendre panoramique. L’image est donc au ratio des photogrammes, à savoir 1,33. La vidéo familiale, VHS ou Hi8 par exemple, reprend les dimensions des écrans sur lesquels elle est regardée, à savoir les téléviseurs à tube cathodique 4/3.

 

Le rôle des ordinateurs

Ce sont les ordinateurs qui permettent à la vidéo d’évoluer, avec leurs logiciels capables de lire des fichiers de formats variés. Puisqu’il est possible de visionner un film de fiction avec une image panoramique, pourquoi ne serait-ce pas le cas pour un documentaire ou un film de famille ? Ainsi, le début des années 2000 voit la généralisation des formats 16/9 (ou 1,78 gagner tous les types de productions. Les écrans des ordinateurs et les téléviseurs s’adaptent en s’élargissant eux aussi.

En 2005 la télévision numérique terrestre (TNT) est lancée en France, et devient entièrement haute définition en 2016. La nouvelle norme est désormais la HD de 1920 x 1080 pixels, soit 16/9.

Dorénavant, toutes les caméras, qu’elles soient professionnelles ou amateurs, enregistrent de base dans ce ratio de 1,78. Les formats plus grands, tels que 4K, 6K ou 8K respectent tous ce rapport 16/9, seule la définition évoluant.

Pour autant, les capteurs des caméras sont, eux, dans un ratio de 1,33. Dès lors, pourquoi ne pas utiliser l’image dans sa totalité, puisque les ordinateurs sont capables de lire l’essentiel des formats ? C’est ce que fait le fabricant d’action cams GoPro dès les premières versions de celles-ci. Pour s’assurer de capturer un maximum d’informations, ce qui est prudent quand le cadre est fait à l’aveugle depuis le casque d’un athlète, tous les pixels du capteur sont exploités à la prise de vue, quitte à rogner l’image ensuite au montage pour retrouver le format désormais standard de 16/9.

 

La hausse des débits internet

Ces dernières années, les méthodes de consommation des vidéos ont considérablement évolué. Avec la hausse des débits d’Internet, la télévision a perdu sa suprématie pour être de plus en plus remplacée par les ordinateurs, puis par les smartphones qui sont désormais le principal support de visionnage. Comme la plupart des utilisateurs font défiler les posts des réseaux sociaux ou des sites d’information en tenant leurs appareils verticalement, il ne fait plus vraiment sens de proposer des vidéos en 16/9 qui apparaissent minuscules sur ces petits écrans.

L’enjeu n’est plus le même que pour regarder Il était une fois dans l’Ouest en Cinémascope dans une grande salle de cinéma. Il est alors plus pertinent de publier des vidéos carrées, au format 4/5 un peu plus vertical, mais laissant la place à une légende sous l’image, voire même au format 9/16 qui remplit tout l’espace de ces nouveaux écrans.

 

Déclinaisons multiples

Les logiciels de montage ont suivi cette (r)évolution et offrent depuis peu la possibilité de créer des vidéos de toutes dimensions, qui peuvent être lues sur n’importe quel ordinateur ou smartphone. Le réalisateur peut donc choisir celles qui correspondent le mieux à son sujet. Pour les vidéos basées sur des interviews par exemple, un format portrait semble plus approprié qu’un format paysage, suivant notre héritage culturel de siècles de peintures et s’adaptant au nouveau support de diffusion.

C’est généralement ce dernier critère qui prime aujourd’hui, puisque pour chaque vidéo plusieurs déclinaisons sont possibles en fonction des différentes destinations.

On a vu précédemment que la grande majorité des caméras enregistre des images dans un format 16/9, à l’exception des action cams proposant aussi du 4/3 et des smartphones qui peuvent filmer verticalement. Pour autant, la dimension des vidéos captées est souvent plus grande que celle des films finalisés, ce qui permet de les redimensionner sans perte de qualité. Par exemple, à partir d’une image Ultra HD de 3840 x 2160 pixels, on peut aisément générer :

  • une vidéo 16/9 Ultra HD ou HD destinée aux ordinateurs et aux lecteurs type YouTube ou Vimeo,
  • une vidéo 4/5 de 864 x 1080 pixels destinée aux smartphones et aux réseaux sociaux,
  • une vidéo 9/16 de 1080 x 1920 pixels pour les stories sur smartphones.

Cela devient tellement indispensable que la dernière mise à jour de Premiere Pro propose d’effectuer automatiquement le recadrage des images pour garder le sujet principal dans l’image quel que soit le nouveau ratio, pour faire gagner du temps aux monteurs devant produire davantage de contenu.

Les formats se multiplient ainsi pour s’adapter aux nouvelles habitudes des spectateurs et les images que nous consommons évoluent au fil des années. On peut imaginer que ce phénomène va perdurer et même s’amplifier, puisqu’il est de plus en plus facile de s’affranchir des normes et de créer des vidéos de formats exotiques, et que nous verrons sans doute l’émergence de nouveaux moyens de diffusion qui viendront encore révolutionner notre consommation des images.

 

Article paru pour la première fois dans Moovee #5, p.80/82. Abonnez-vous à Moovee (6 numéros/an) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.