CNC Talent : « Nous aidons environ 20 % des projets envoyés »

Envie d’être aidé dans votre projet de création numérique ? Julien Neutres, directeur de la création des territoires et des publics au Centre national du cinéma et de l’image animée revient sur le Fonds CNC Talent, une enveloppe de deux millions d’euros par an, consacrée uniquement aux talents du web gratuit et ouvert.
L’artiste Shirley Souagnon et Julien Neutres. © CNC

Moovee : Depuis quand ce fonds existe-t-il ? Quel est son but ?

Julien Neutres : Le Fonds CNC Talent existe depuis deux ans. Le CNC devait adapter son modèle de financement de la création à l’univers numérique, qui est une très grande opportunité pour la création française. De nouvelles plates-formes sont apparues, comme YouTube Dailymotion, Instagram, Facebook, Snapchat, et plus largement le web gratuit et ouvert est devenu un espace de création et de production culturelle à part entière avec ses codes esthétiques, ses règles sociales, ses conduites économiques et ses créateurs. Une nouvelle génération a inventé un langage qui lui est propre sur Internet et qui génère des centaines de millions de vues. Il fallait la reconnaître, la soutenir, l’accompagner.

C’est pour cela qu’en octobre 2017, nous avons lancé le premier fonds totalement dédié à la jeune création numérique pour soutenir tous les vidéastes du web et leur donner les moyens d’aller au bout de leurs ambitions artistiques. Le CNC joue, avec ce fonds, un vrai rôle d’incubateur pour tous les profils de créateurs et d’œuvres, quel que soit le format (d’une minute à des heures, unitaires ou sériels, chaînes) et le genre (fiction, documentaire, animation, tutoriels, vlog, podcasts et hybrides).

 

Quelles sont les conditions pour demander cette aide ?

Pour être éligible au Fonds CNC Talent, il existe deux voies d’accès. Soit vous avez réalisé une vidéo sélectionnée dans un festival (comme le Nikon Film Festival, le Mobile Film Festival ou le 48h Film Project, etc.), soit vous avez déjà au moins 10 000 abonnés ou followers. Cela représente potentiellement des milliers de chaînes et l’enjeu est de faire venir à nous et d’accompagner ceux qui ont une ambition professionnelle et artistique. Ces critères ont été définis par l’ensemble des représentants du secteur et ont aussi été retenus par les sociétés de droits d’auteur et les plates-formes dans leurs propres dispositifs de soutien.

Une fois éligible, vous devez « pitcher » votre projet dans une vidéo de trois minutes à déposer sur notre site cnc-talent.festicine.fr : vous vous adressez à la commission en expliquant vos intentions artistiques, de réalisation et de production. Pour le compléter, il faut également indiquer les liens des précédentes créations et joindre un devis pour justifier la demande de financement.

Tous ces éléments sont examinés par trois lecteurs membres du jury de la commission. Si deux sur trois valident le projet, celui-ci est présenté devant la commission qui en débat et en détermine, s’il le soutient, le montant alloué. La commission est présidée par Romain Gavras, qui lui-même, avec Kourtrajmé, a été un précurseur, et elle est composée à parité de créateurs et producteurs « pure players » du secteur et de personnalités du cinéma, de l’art et du web. Ce casting de profils variés permet une confrontation riche des regards, garante de la diversité des œuvres soutenues.

 

Y a-t-il une fourchette pour cette aide ?

J. N. : L’aide au projet de création peut aller jusqu’à 30 000 euros, et celle à la chaîne jusqu’à 50 000 euros. Pour cette dernière, il faut justifier de 50 000 abonnés et, en parallèle des intentions artistiques, présenter un véritable business model et une stratégie de diffusion. C’est un soutien plus important car il faut pouvoir garantir sa capacité à assurer une récurrence de programmes.

Le Fonds CNC Talent a vraiment la capacité de distribuer des aides adaptées au parcours du créateur : quand la commission voit passer des projets pas encore assez matures mais avec un fort potentiel, elle peut lui envoyer un signal positif et lui donner les moyens de travailler en lui accordant une bourse de 3 000 euros. Cela permet d’avoir un large spectre de profils de talents à l’instar d’un jeune de 16 ans qui a décroché cette aide. Au total, plus de 10 % des talents aidés par ce biais ont moins de 10 000 abonnés et, à l’autre bout du spectre, environ 10 % ont plus de 500 000 abonnés afin de les aider à approfondir leur travail sur le net et pouvoir aussi envisager de se déployer vers des projets sur d’autres écritures et d’autres médias.

Il reste encore des créateurs émergents, même s’ils ont d’importantes communautés. Il ne faut pas oublier que le modèle économique du web reste très fragile, l’enjeu est de pérenniser la diversité artistique et culturelle sur le net, et les plates-formes nous indiquent que le web français est l’un des plus diversifiés et créatifs au monde. Très peu de pays ont autant de créations de fictions et de médiations culturelles sur les plates-formes gratuites et les réseaux sociaux.

 

Parmi ceux qui ont obtenu une aide du Fonds CNC Talent auriez-vous des exemples de créateurs élargissant leurs ambitions à l’audiovisuel, au cinéma ?

J. N. : Nous avons accompagné le Fossoyeur de films (725 000 abonnés) qui est parti d’un programme de médiation culturelle pour aller progressivement vers la fiction et le court-métrage. Les Parasites (490 000 abonnés) viennent de réaliser L’Effondrement, une série diffusée sur Canal+. Ils ont pu, grâce au soutien du CNC, développer leur écriture vers le court-métrage et maintenant vers la série.

Autre cas remarquable : Axolotl (560 000 abonnés) a réalisé un documentaire Chasseurs de mondes et l’interview de Michel Mayor, l’astrophysicien suisse devenu par la suite Prix Nobel de physique. Quand ce dernier a reçu cette distinction, les journalistes du monde entier ont fait référence au documentaire d’Axolotl. Il a pu réaliser ce film qui a fait 700 000 vues sur le net grâce au Fonds CNC Talent.

Nous en sommes très fiers, ces créateurs sont en train de réinventer le documentaire et la fiction, tout en cherchant leur modèle économique, d’où l’importance cruciale de ce fonds. On peut constater un avant et un après, notamment en termes d’abonnés, à l’instar des chaînes de Shirley Souagnon, de Et tout le monde s’en fout, ou encore de NexusVI qui ont plus que doublé leur audience.

 

Quels conseils donneriez-vous à un jeune créateur qui veut demander cette aide ?

J. N. : Il n’y a pas de recette, seulement être le plus clair, consistant et cohérent avec son projet et n’avoir pas juste l’idée de séduire le jury. Je lui conseille d’aller voir les pitchs des lauréats sur la chaîne CNC/Talent pour y constater la grande diversité des approches.

 

Trouvez-vous que ce milieu se professionnalise ?

J. N. : Clairement, la qualité, la consistance, l’ambition sont de plus en plus importantes. D’ailleurs, concrètement le Fonds est de plus en plus sélectif. Le choix est de plus en plus complexe pour la commission. Même si on est encore loin du taux de sélectivité du court-métrage, qui est de moins de 5 % ; nous aidons environ 20 % des projets envoyés.

 

CNC TALENT EN CHIFFRES

Depuis octobre 2017

  • 4,6 millions d’euros distribués
  • 208 projets aidés
  • 149 aides à la création
  • 59 aides à la chaîne
  • Aide moyenne à la création : 17 000 euros
  • Aide moyenne au programme : 35 000 euros

 

Article paru pour la première fois dans Moovee #2, p.70/71. Abonnez-vous à Moovee (4 numéros/an) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.