Concevoir une salle d’étalonnage dédiée

Voici un guide des bonnes pratiques dédié au sujet complexe de la salle étalonnage. Des conseils avisés à moduler selon les budgets et la récurrence de l’activité....

Publié le 26/05/2021

 

L’étalonnage et le mixage sont les ultimes étapes de la chaîne de postproduction : souvent regroupées sous le terme de finishing. Ce sont également les deux activités nécessitant le plus grand soin dans l’élaboration du lieu où elles se pratiquent. Les outils se sont largement démocratisés depuis dix ans ; il est même aujourd’hui possible d’obtenir des résultats honorables directement depuis les logiciels de montage les plus exploités.

 

La salle

Dans quel lieu créer une salle d’étalonnage ? Souvent les étalonneurs sont cantonnés dans des locaux exigus. Au vu des conditions imposées par le métier, d’éclairage notamment, il serait préférable de disposer d’un espace agréable. Cette affirmation est encore plus importante lorsque la salle doit être partagée, lors de séances de travail avec des réalisateurs et des chefs opérateurs par exemple.

 

Adaptabilité de l’œil

Osons une évidence ! Les yeux sont les éléments les plus importants pour l’étalonnage. La compréhension de leur fonctionnement éclaire d’un œil nouveau les choix détaillés dans ces lignes. Nous consacrons un dossier dédié à l’étalonnage en cours de publication dans Moovee. La caractéristique du couple œil/cerveau qui influe le plus sur notre jugement des couleurs et l’évolution de nos étalonnages, c’est sa permanente adaptabilité aux conditions dans lesquelles nous évoluons.

L’œil s’adapte aux caractéristiques de la lumière éclairant les scènes qu’il observe : que ce soit dans les pièces les plus sombres ou sous un soleil éclatant. Pour juger fidèlement les couleurs, il effectue une sorte de balance des blancs automatique permanente. Pour s’en convaincre, il suffit de manipuler une caméra (un smartphone fait très bien l’affaire) en mode balance des blancs manuelle (AWB) : en passant d’une pièce éclairée sous un éclairage « chaud » vers l’extérieur, vous observerez le changement de teinte des objets.

 

Cachez-moi ce soleil que je ne saurais voir

Aucune source directe ne doit atteindre l’écran de référence, cela impacterait gravement le rendu des images. Si vous disposez d’une belle salle peu fréquentée car dépourvue de fenêtre, elle sera idéale. Cette dernière solution sera privilégiée pour des salles multi-activités. La lumière issue du soleil évolue tout au long de la journée : en quantité selon l’élévation du soleil et la couverture nuageuse, et en couleur. Il est donc préférable de travailler dans une salle sans fenêtre. Si vous souhaitez concevoir une salle multifonctionnelle, il faut pouvoir la calfeutrer totalement par des volets roulants complétés d’épais rideaux neutres par exemple.

 

Éclairage

Le plus grand soin doit être apporté à l’éclairage d’une salle d’étalonnage. En plus d’être indirect, sa température de couleur (plus ou moins chaude ou froide) doit être la même que celle de l’écran de référence, normalisée à 6500 Kelvin. La capacité des éclairages à restituer fidèlement les couleurs des objets éclairés est caractérisée par l’IRC (CRI en anglais), l’indice de rendu des couleurs. Plus la valeur IRC s’approche de 100 (valeur de la lumière du jour), plus le résultat est bon. Pour l’étalonnage, on ciblera des valeurs supérieures à 95.

Les pratiques des étalonneurs concernant les niveaux de luminosité sont très diversifiées. Habituellement, on cible un niveau d’éclairement proche de 10 % de la valeur d’éclairement de l’écran diffusant un blanc pur à 100 %. Ce chiffre sera bien évidemment différent avec la montée en puissance de l’étalonnage en HDR et dépend également des conditions de diffusion : salles de cinéma, Web, télévision. Depuis la généralisation des lumières Led des informations plus précises sont indiquées sur les emballages, mais il reste complexe de trouver des modèles adaptés à l’étalonnage. Nous avons sélectionné quelques marques et modèles phares.

La lampe de bureau Ideal-Lume Pro en D65 (6500 K) a un IRC de 98. Le même fabricant The Medialight propose également des bandeaux Led à placer à l’arrière des écrans pour un éclairage indirect idéal. Le site de la société américaine CinemaQuest est riche de nombreux accessoires pour les salles d’étalonnage. eCinema Systems propose, pour compléter sa gamme de moniteurs, deux accessoires : un panel d’éclairage indirect à trois niveaux d’intensité lumineuse et de la peinture.

 

Peintures

L’œil adapte sa réponse aux couleurs qui l’entourent. Je vous propose une expérience : préparez une image séparée horizontalement, remplie de vert à gauche et de blanc à droite. Sélectionnez une seconde image en noir et blanc assez claire. Observez la première image fixement pendant une trentaine de secondes en ciblant le centre de l’image, puis passez à l’image blanche. Vous devriez normalement observer un phénomène mettant en évidence les mécanismes d’adaptation de l’œil : la moitié de l’image noir et blanc se drape d’une teinte violette sensible qui disparaît peu à peu. Cette expérience met en lumière l’importance de la neutralité dans laquelle il est conseillé de travailler.

Idéalement les murs entourant l’écran et ceux présents dans le champ de vision doivent être peints en gris neutre 18 %. Au vu de la réponse quasi logarithmique de l’œil, ce gris est positionné au centre entre le noir et le blanc. Obtenir un gris neutre n’est pas l’opération la plus aisée. La majorité des peintures du commerce de teintes grises présentent en réalité une dominante colorée.

Deux fabricants proposent des références dédiées : eCinema Systems SP-50 et GTI Munsell Neutral Gray N7 ou N8. Le site du fabricant de moniteur FSI propose le Saint Graal, la formule du gris neutre que vous pouvez soumettre à votre mélangeur de peinture préféré (en partant d’une base mate de haute qualité) ! Pensez également à investir dans des fauteuils sans couleurs et des tables teintées dans la masse, noires ou grises.

 

Moniteurs

Nous avons voulu dédier cet article à l’environnement d’une salle d’étalonnage, indépendamment des choix logiciels. Un outil nous semble cependant indispensable à considérer ici, c’est le moniteur, et plus particulièrement sa calibration. Le choix du moniteur dépend essentiellement de votre budget : le maximum que vous pouvez y consacrer. La technologie actuelle la plus qualitative, surtout dans la fidélité de reproduction des tons sombres, est l’Oled. Il faut prendre soin en travaillant avec ce type de moniteurs de proposer un étalonnage « compatible » avec des écrans plus standards, en vérifiant par exemple son travail sur un modèle grand public LCD.

La technologie Oled est relativement limitée dans les hauts niveaux de luminosité, ce qui peut être un désavantage avec l’évolution de la demande en HDR. Des constructeurs proposent des écrans équipés de double dalles LCD ou de systèmes de rétroéclairages découpés en zones de plus en plus fines.

Sony reste une référence incontestée que l’on retrouve dans les plus prestigieux studios, notamment le BVM-HX310, successeur du BVM-X300. Flanders Scientific Inc., fabricant dédié à ce marché, propose des modèles compétitifs. Pour les budgets inférieurs, des écrans intéressants sont proposés par Benq et Asus avec sa série ProArt. Le modèle PA 32 UCX-PK 4K HDR exploite un dense réseau de Mini Led, son rapport qualité prix est intéressant pour le HDR. Nous reviendrons sur le sujet dans les colonnes de Mediakwest.

 

Sondes et logiciels de calibration

Seule la calibration d’un écran de référence assure la fidélité à la cible de diffusion, que ce soit pour la réponse en luminosité ou l’espace colorimétrique, c’est-à-dire la fidélité des couleurs. Il est possible d’utiliser un écran informatique pour étalonner des films à destination du Web, alors que pour une diffusion télévisée le signal vidéo passe par une carte de sortie vidéo. Dans le premier cas, une sonde relativement bon marché telle que la X-Rite i1 Display Pro accompagnée de son logiciel dédié peut suffire. Les boîtiers ou cartes de sortie nécessaires pour une configuration vidéo augmentent le budget nécessaire pour la calibration. Il est alors obligatoire d’exploiter des logiciels spécialisés dont les plus célèbres sont Calman de Portrait Displays ou ColourSpace de Light Illusion.

Les budgets alloués passent de quelques centaines à quelques milliers d’euros. Il existe alors plusieurs pratiques pour calibrer les moniteurs : soit en jouant sur leurs réglages, soit en générant une Lut (look up table) à partir de l’analyse qui sera intégrée au moniteur directement ou par l’intermédiaire du logiciel d’étalonnage, de la carte de sortie vidéo ou d’un boîtier externe. Des sociétés comme VTCam proposent leur service ; elles sont équipées de colorimètres de précision comme la célèbre Klein K-10A qui coûte à elle seule environ 7 000 dollars.

Pour les utilisateurs souhaitant se lancer dans l’aventure de la calibration, un logiciel open-source est disponible. Un temps d’apprentissage est nécessaire à la bonne maîtrise de DisplayCAL, mais les résultats peuvent être impressionnants, et le logiciel peut exploiter les sondes telles que la Xrite précédemment citée.DisplayCAL est basé sur ArgyllCMS.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #41, p. 68-70. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.

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