Lilian Corbeille : « Le montage se construit dès la lecture du scénario »

À l’occasion du festival Les Monteurs s’affichent, qui remet en lumière un métier relégué à l’arrière-plan de la création cinématographique, Lilian Corbeille revient sur ce qui fait le cœur de son travail.
Lilian Corbeille : « Le montage se construit dès la lecture du scénario »Eya Bouteraa et Hiam Abbass, À voix basse © UNITE

Trois fois nommé au César du Meilleur montage – pour Les Combattants (2015), Petit Paysan (2018) et Le Règne animal (2024) -, Lilian Corbeille contourne d’emblée les écueils d’un discours abstrait sur son métier.  

Travaillant le plus souvent dans le cinéma d’auteur, Lilian Corbeille défend un montage qui relève d’un travail de présence et, surtout, d’écoute. 

Lilian Corbeille

Alors que le festival Les Monteurs s’affichent s’apprête à se clôturer le 16 mars avec l’avant-première de À voix basse, dont il est le chef monteur, sa parole prend un relief particulier. Une manière symbolique, au fond, d’entendre ce que le montage dit du cinéma. 

Au-delà du savoir-faire technique, le montage, c’est aussi quelque part une manière de “chercher” le film avec son auteur. Le monteur et le réalisateur avancent moins dans une hiérarchie que dans un compagnonnage, nourri par la circulation des idées. 

Donc, il est sans doute juste de considérer que le montage est avant tout une collaboration humaine. À écouter Lilian Corbeille, « c’est là que le film trouve son intensité. » 

 

“Le film se cherche d’abord dans le dialogue” 

Dans l’idée que l’on se fait encore du métier, le monteur arrive après coup. Il récupère ce qui a été tourné et il agence les images. Or, Lilian Corbeille raconte tout autre chose : « Je dirais que le montage se construit dès la lecture du scénario et dans les premières discussions avec le réalisateur. C’est un moment important où on essaie de définir ce qu’on cherche. » 

D’emblée, le mot important est “avec”En ce sens, le montage serait d’abord l’art de comprendre ce que le réalisateur cherche. Il y a, dans cette première étape, quelque chose qui tient au fait de saisir une intention, entendre une nuance. « J’ai vraiment l’impression que c’est un moment important où on essaie de définir ce que l’auteur veut montrer. » poursuit Lilian Corbeille. « On met en place un langage commun. » 

 

Chaque projet impose sa méthode 

Lilian Corbeille ne défend jamais une méthode unique. « Ce qui change », dit-il, « ce n’est pas seulement le format, ce sont les personnes, les habitudes, les cadres, parfois déjà très balisés, dans lesquels le monteur vient prendre place. » 

Chaque film invente sa propre méthode. Certains réalisateurs souhaitent être présents à chaque étape, d’autres préfèrent laisser au monteur le temps d’explorer seul avant de revenir voir les images. Dans tous les cas, le montage est un espace d’adaptation mutuelle. 

Cette souplesse structure tout le travail et la relation avec le réalisateur parce qu’elle s’inscrit dans la durée. Une manière, aussi, de préserver l’espace créatif nécessaire à l’émergence du film« Sur un long métrage, il m’arrive de rester trois ou quatre mois avec la même personne dans la même pièce tous les jours. Donc, c’est plutôt là que la méthode va se mettre en place pour que le climat de travail soit le plus judicieux. » 

À la différence du long métrage, en série, la donne change. D’abord parce que le temps est plus resserré. Ensuite parce que le montage s’inscrit souvent dans une forme déjà établie. « Sur Engrenages, sur lequel j’ai travaillé à la saison 6 ou Baron Noir, on est dans des choses mises en format. Le rythme, la structure, les attentes narratives existent déjà. » tranche le monteur.  

À ces cadres balisés s’ajoutent des contraintes qui surgissent aussi dans des scènes en apparence très simples, mais de vrais casse-tête en salle de montage. Lilian Corbeille se souvient : le cas d’une scène, dont il fallait retrouver l’isolement et la respiration au montage : « On avait une personne qui court dans un champ, elle était filmée depuis un quad, donc on n’entendais rien du souffle et des bruits de pas parce qu’il y avait le bruit du moteur. Pourtant, dans la scène, il faut faire croire que la personne est seule. »  

Il semble que c’est une affaire quelque part d’intuition et de compréhension des intentions parfois implicites du projet.  

 

Le moment où le film apparaît 

Il y a, chez Lilian Corbeille, une manière très juste de redonner au montage sa place dans la naissance même du film. De sa voix, le montage n’est pas une finition en soi. Il est le moment où le film, pour la première fois, existe réellement. 

« Avant le montage, il n’y a pas de film. Il y a des disques durs avec des rushs et des plans qui sont très bien ou pas bien, mais il n’y a pas de film. » souligne le monteur. Une évidence qu’on avait pourtant fini par oublier. 

« Je crois qu’une des premières choses qui m’a séduit, c’est d’être là au moment où le film apparaît. »

— Lilian Corbeille

Puis, à force d’essais, de versions, de dialogues, le projet commence à tenir. 

« C’est comme de la réécriture, c’est-à-dire qu’on affine, on identifie un problème, un manquement, on identifie des choses qui marchent, des choses qui nous plaisent. » 

Le film est alors confronté à des regards extérieurs. « On accueille des retours, on tente de comprendre pourquoi telle scène agit, pourquoi telle autre résiste. » poursuit Lilian Corbeille. Puis vient ce moment vertigineux où il savoir à quel moment il faut s’arrêter et accepter qu’un film soit fini sans épuiser toutes les possibilités qu’il contenait.  

Et c’est peut-être là, au fond, que se révèle la nature profondément humaine de ce métier. Car si le film apparaît dans le montage, il n’apparaît pas seul. Il apparaît dans un échange, dans cet effort commun pour écarter les mauvaises pistes et faire affleurer une forme. 

 

Informations détaillées sur le Festival Les Monteurs s’affichent