La Vingt-Cinquième Heure ouvre des salles de cinéma virtuelles

La Vingt-Cinquième Heure existe depuis 2012 et comprend trois structures dédiées à la production, la distribution et la postproduction avec Le Troisième Hémisphère. L’entité lance aujourd’hui une solution de salle de cinéma virtuelle. 
Festival de cinéma Premiers Plans d’Angers en salle virtuelle. © La Vingt-Cinquième Heure

 

Le groupe explore tous les formats, traditionnels et innovants : longs-métrages, documentaires et fictions, formats planétarium, VR, RA et iMax, édités en DVD, Blu-Ray et sur leur propre plate-forme VOD et distribués en salle. La pandémie de Covid-19 a incité le groupe à proposer une nouvelle offre aux exploitants de salles de cinéma et aux festivals : une plate-forme permettant de créer des salles de cinéma virtuelles et d’organiser des séances en ligne, dans le but de sauver les salles réelles.

Pierre-Emmanuel Le Goff, fondateur de La Vingt-Cinquième Heure et professionnel aux multiples talents – scénariste, réalisateur, producteur, distributeur – nous a reçu virtuellement pour nous présenter la naissance du concept.

 

Comment est née la solution de salle de cinéma virtuelle ?

Dès mi-janvier 2019, nous pensions qu’il n’y avait aucune raison pour que l’épidémie, qui faisait des dégâts en Italie et en Chine, épargne la France. La sortie de notre film Les Grands Voisins, la cité rêvée étant programmée le 1er avril, beaucoup de places ayant été pré-vendues pour les avant-premières, nous avons donc maintenu la sortie avec un dispositif hybride en ligne pour combler les places perdues en salle à cause des jauges limitées.

Nous avions déjà mené une analyse sur l’exploitation des documentaires que nous savions portée par les événements et les rencontres avec les réalisateurs. Ces derniers n’étant pas ou très peu rémunérés pour les débats, une sorte d’effet de seuil se remarque au bout de trente à quarante séances, les rencontres empiétant sur le développement de nouveaux projets.

Ayant voyagé aux quatre coins du globe pour mon film 16 levers de soleil, racontant notamment la prise de conscience écologique de Thomas Pesquet, je ressentais également une contradiction face à l’impact carbone de ces déplacements. Pour présenter le film dans le cadre du Green Film Festival, j’ai fait un vol Paris-San Francisco pour trois quarts d’heure de questions-réponses. Sur place d’autres réalisateurs intervenaient en visioconférence. C’est alors que nous avons imaginé mettre à contribution le numérique pour multiplier les séances suivies de débats ou les partager entre plusieurs salles de cinéma.

 

Vous aviez déjà développé la plate-forme ?

Nous avions commencé à mettre en place différentes briques, mais nous avons accéléré le développement du produit et ajouté notamment la brique de géolocalisation pour qu’il arrive à maturité dans les premiers mois de l’année 2020 et son lancement officiel le 18 mars. Nous avons enlevé notre communiqué de presse annonçant des séances hybrides presque simultanément à l’annonce d’Édouard Philippe de la fermeture définitive des salles. Dans notre nouveau communiqué, nous n’annoncions plus simplement l’adjonction d’une salle virtuelle aux salles réelles, mais affirmions notre volonté d’ouvrir les cinémas sur notre plate-forme pour maintenir les sorties. Notre première séance a eu lieu le 23 mars pour l’avant-première de notre film et nous avons vendu plus de cinq cents tickets.

 

Pouvez-vous nous décrire votre offre ?

C’est un outil assez révolutionnaire. Après le passage de l’argentique au numérique, nous proposons d’aller jusqu’au bout de la révolution numérique en interconnectant les salles entre elles pour bénéficier au mieux de la fenêtre d’exploitation de quatre mois des films avant leur mise à disposition sur les plates-formes. Nous permettons aux exploitants d’aller chercher des publics dits « empêchés », trop éloignés des salles ou en situation de handicap, soit six à sept millions de personnes dans l’Hexagone.

Nous incitons les salles à investir le territoire du numérique. Netflix n’a pas de scrupules à empiéter sur le territoire des salles de cinéma. Nous proposons aux exploitants des licences annuelles d’utilisation de la plate-forme et gérons la création de leurs salles virtuelles. Les séances sont planifiées à horaires fixes et peuvent être suivies de débats. Des avant-séances sont composées de courts-métrages ou de présentations vidéo par le directeur ou la directrice de la salle.

 

Votre solution ne va-t-elle pas à l’encontre de l’expérience de la salle de cinéma ?

Aujourd’hui, la salle est extrêmement fragilisée et nous souhaitons la renforcer. L’expérience virtuelle ne remplace pas la fréquentation des salles, mais elle permet de conserver un public qui paye sa place et d’éviter qu’il se tourne vers des superproductions ou des séries américaines chez Netflix, Amazon ou Disney +. Nous voulons maintenir le lien avec le spectateur quand il ne peut pas venir en salle. Il y a une véritable érosion de la fréquentation des salles de cinéma par les jeunes publics des générations X et Y. L’expérience prouve qu’en leur démontrant la pertinence de l’offre des cinémas d’art et essai et la force des échanges avec les créateurs, nous pouvons les ramener vers les salles.

 

Quel est le fonctionnement « financier » de votre plate-forme ?

Nous reproduisons le modèle économique réel des salles avec un partage de recettes à 50/50 entre distributeurs et exploitants en intégrant notre coût de 20 % sur le tarif du ticket complété de dix centimes de contribution carbone pour compenser la pollution numérique générée par le visionnage des films. Il est possible d’inclure un à trois euros par séance à destination des organisateurs ou des intervenants. Cela permettrait de rémunérer les réalisateurs pour les avant-premières.

 

Vous travaillez avec des festivals, notamment celui d’Angers ?

Nous travaillons pour une quarantaine de festivals français et également européen, notamment la Nuit du cinéma européen qui se déroule sur six territoires. Nous continuons à améliorer notre offre dédiée.

 

Comment ciblez-vous l’accès des spectateurs selon leur localisation ?

Nous avons très vite mis en place les outils dédiés à la géolocalisation, en prenant en compte les réalités du marché autour des zones de diffusion, depuis 5 km en région parisienne, jusqu’à 50 km en province dans les zones pauvres en lieux d’art et essai. Nous nous basons sur l’adresse du nœud du FAI le plus proche du spectateur ou sur l’antenne relais pour les smartphones.

 

Pouvez-vous nous décrire vos choix technologiques ?

L’outil est basé sur notre propre code à 90 %. La partie visionnage est conçue sur une API ouverte que l’on utilise déjà en VOD, remaniée pour nos besoins. Aujourd’hui les exploitants disposent de leur propre espace dans le back office afin de pouvoir solliciter les distributeurs pour diffuser leurs films et négocier avec eux d’éventuels élargissements du périmètre de géolocalisation. Les distributeurs peuvent créer les fiches de leurs films, les charger et les proposer aux salles de cinéma. Des jauges limitées peuvent être mises en place pour rassurer les ayant droits. Typiquement les jauges des films du festival Premiers plans d’Angers sont de quatre cents ou cinq cents connexions sur la France.

 

Vous avez dû faire face à une explosion de la demande par rapport au Covid-19. Comment pensez-vous gérer la probable évolution de l’activité ?

Nous anticipons la reprise. Nous étions prêts pour une réouverture des salles le 15 décembre et avons d’ailleurs fait une belle séance en hybride. Celle-ci a prouvé son efficacité à l’occasion du Mois du film documentaire organisé par Images en bibliothèques et qui s’est déroulé simultanément au Beaubourg et dans une dizaine d’autres salles en présentiel interconnectées dans le monde, ainsi que dans les salles virtuelles de ces lieux. Nous sommes impatients de développer ce dispositif.

 

La suite de votre modèle économique sera donc basée sur l’hybride ?

Oui, à la réouverture des salles, les jauges vont être limitées et il serait triste de devoir refuser du monde comme lors des séances débats pour la sortie du film Mon nom est clitoris au mois de juin. Nous avons dû refuser du public. Dans une période où elles en ont absolument besoin, nous souhaitons permettre aux salles de retrouver au moins 100 % de leurs possibilités de remplissage « réel » en complétant la jauge par des spectateurs virtuels pour assainir leur trésorerie.

 

Les salles de cinéma virtuelles permettent-elles de prendre plus de risque sur la programmation ?

Nous avons justement proposé le film City Hall de Frederick Wiseman qui dure quatre heures trente. C’est un film difficile à exploiter en salle. Complété d’une rencontre avec le réalisateur, l’événement s’étendait sur six heures. Nous venons de rouvrir le Beverley, le dernier cinéma érotique de France fermé il y a deux ans. Maurice Laroche, son ancien directeur, y accueille son public autour de films vintages, de films pornographiques féministes plus engagés, de débats et de rencontres avec les réalisateurs. Nous souhaitons également proposer une réponse aux personnes sourdes et malentendantes qui ne trouvent pas une offre suffisante dans les salles traditionnelles, avec des débats signés.

 

Quelle qualité technique proposez-vous avec votre plate-forme ?

Nous proposons actuellement une offre comparable aux plates-formes VOD classiques, mais nous incitons les spectateurs à consommer les films en HD plutôt qu’en 4K s’ils regardent les films sur un laptop. La plus-value est limitée sur un petit écran d’ordinateur alors que la bande passante consommée et par ricochets la pollution sont plus importantes.

 

En cette période de pandémie, avez-vous eu des aides gouvernementales ?

Une médaille ! La ministre Roselyne Bachelot m’a nommé chevalier pour service rendu au cinéma français. Nous avons déposé un nouveau dossier au CNC et attendons une réponse de l’Europe. Nous sommes déçus de ne pas avoir encore reçu de réponse positive. Le CNC et le ministère sont très élogieux à notre égard, mais nous avons besoin d’argent pour encaisser la montée en puissance. Nous sommes quasiment à l’équilibre, mais toutes les rentrées financières sont directement investies dans le développement. Nous savons que la période de réouverture va être une période clé. Certaines salles restent frileuses, mais celles qui communiquent sur leurs salles virtuelles obtiennent des taux de remplissage supérieurs à ce qu’elles auraient pu faire dans le réel.

 

Intégrez-vous des réflexions autour de la RV et la RA à la plate-forme ?

Dans le cadre de la mission de Thomas Pesquet, nous souhaitons proposer dans une même séance un programme 360° et un programme traditionnel. Nous travaillons également sur la modélisation d’une salle de cinéma à 360°. Nous allons enrichir la réouverture du Beverley dont la salle physique a été détruite, à partir de prises de vues à 360°.

 

Avez-vous déjà quelques chiffres à nous communiquer ?

Nous avons diffusé près de six cents films et collaboré avec plus de quatre cents lieux culturels. Ce sont majoritairement des salles de cinéma, mais le dispositif marche aussi pour les théâtres, les opéras et les opérations de live streaming. Nous avons commencé à proposer des concerts avec des zones d’accès limités, par exemple en Île-de-France et à Beyrouth. Nous permettons au public de poser des questions « en backstage » aux musiciens après le concert.

 

Quelle est la suite ?

Nous développons le concept dans d’autres pays : en Suisse, en Belgique, bientôt en Égypte, au Maroc et en Algérie. Nous avons aussi pour objectif d’ouvrir en Suède, en Allemagne, en Angleterre et aux États-Unis. Nous venons d’ouvrir une salle pour l’ambassade de France à New-York. D’ici six mois, nous souhaitons avoir un pied sur chaque continent.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #41, p. 108-111. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors série « Guide du tournage) pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.


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