Le cinéma du futur :
 en salles ou à la maison ?

Hier stupide, cette question nourrit désormais les discussions de tous les professionnels du secteur. Est-ce en salles ou bien sur une plate-forme, à la maison, que le public découvrira les prochains blockbusters ?
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Publié le 05/07/2018

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La salle maintient 
son leadership


Pour les professionnels, un film de cinéma ne peut être qualifié d’œuvre cinématographique que s’il a été projeté en salle. Pour le grand public, et plus particulièrement pour les jeunes, un film de cinéma est un programme qu’il peut visionner quel que soit le support sur lequel il est diffusé : ce qui compte, c’est sa disponibilité sur tous les écrans. Malgré l’émergence rapide des services à la demande, la fréquentation des salles de cinéma en Europe reste globalement stable d’une année sur l’autre avec 985 millions de billets vendus en 2017, la deuxième meilleure performance depuis 2004. En France, la situation est comparable : 210 millions de billets vendus en 2017, en léger repli de 1,8 % par rapport à 2016. Ce repli des entrées tricolores n’empêche pas la France de rester le premier pays européen en entrées salles devant la Russie et le Royaume-Uni. La résistance des salles s’explique par plusieurs facteurs, au rang desquels on peut citer la modernisation des salles (multiplexes de dernière génération), l’évolution technologique (4K, spatialisation du son), densité de la programmation ; autant d’éléments qui contribuent à l’enrichissement de l’expérience des spectateurs. L’expérience immersive offerte par la salle de cinéma, ainsi que son rôle social – on va au cinéma en famille ou avec des amis – continuent d’être des atouts importants pour drainer un large public vers les salles obscures.

 

La durée de vie des films 
en salles se réduit d’année 
en année


Comme la salle reste l’écrin le plus noble pour voir un film, les meilleures places en haut de l’affiche sont disputées. La prolifération des sorties, combinée à une exigence de rentabilité toujours plus forte, accélère naturellement le taux de rotation des films. Par exemple, 91 % des films français agréés ont terminé leur carrière en salles au bout de cinq semaines en 2016. Le spectateur est donc victime d’une double accélération : d’un côté le nombre de films qui sortent chaque semaine est très élevé (plus de 700 films inédits ont été projetés en salles en France en 2016), de l’autre la durée de présence des films se raccourcit d’année en année. Les chances de rater un film sont donc de plus en plus nombreuses : les blockbusters sont épargnés, mais de nombreux films ratent leur public, ce qui incite finalement les cinéphiles à chercher leurs films préférés sur d’autres supports de diffusion. Le constat est simple : les salles de cinéma n’ont plus la capacité d’absorber la totalité de la production cinématographique mondiale. Le cinéma, pour poursuivre son développement et se renouveler, a besoin de conquérir de nouveaux publics.

 

Les plates-formes
 affinent leur stratégie


Depuis dix ans, le téléspectateur a vu le nombre de plates-formes de vidéo à la demande proliférer et offrir un nombre grandissant de programmes en tous genres. Que ce soit pour la vidéo à la demande transactionnelle (TVOD) ou pour la vidéo à la demande par abonnement (SVOD), les plates-formes ont constitué une offre de films à la fois quantitative et diversifiée : le CNC a comptabilisé près de 14 000 films actifs sur l’ensemble des services à la demande en septembre 2017. Les cinéphiles disposent par ailleurs d’un choix très varié de services : à côté des grandes plates-formes transactionnelles telles que myTF1VOD, ClubSFR, CanalVOD, Videofutur, iTunes ou Amazon, on trouve des services par abonnement très spécialisés comme Mubi, Outbusters, e-cinéma, et bien évidemment Netflix. Proposés à partir d’un euro en location pour 48 heures, les plates-formes de VOD transactionnelles et par abonnement ont lourdement investi dans les interfaces pour offrir à leurs clients une expérience utilisateur simple et séduisante : inscription simplifiée, mise à disposition des films sur tous les terminaux de la maison, possibilité de télécharger les films pour un visionnage en mode déconnecté, possibilité de démarrer un film sur un terminal et le poursuivre sur un autre. Les services de VOD ont aussi cherché à enrichir les films avec des versions multilingues, et plus récemment en proposant des expériences en 4K. Et comme l’innovation ne s’arrête jamais, c’est désormais vers la VR que les plates-formes se tournent. En reconstituant l’ambiance d’une salle de cinéma, en introduisant la convivialité des réseaux sociaux, en créant des expériences immersives inédites, les services de VOD veulent séduire les cinéphiles à travers la réalité virtuelle, comme par exemple la startup française Cinemur le fait.

 

L’impact de la chronologie
des médias en France


Si la salle continue de prospérer aussi bien en France, c’est aussi parce que la chronologie des médias lui offre la première fenêtre d’exclusivité et qu’il faut ensuite attendre quatre mois pour voir ou revoir un film à la maison en Blu-ray, en DVD ou sur un site de VOD. Et pour ceux qui privilégient les offres à la demande par abonnement, comme Filmo TV, ils doivent attendre 36 mois, oui trois ans, après la sortie salle pour retrouver leurs films préférés. Un délai relativement long qui ne tient pas compte des nouveaux comportements des internautes qui veulent tout, tout de suite. Le 9 mars, le rapport d’Hinnin, du nom du président d’Eutelsat qui l’a rédigé à la demande du ministère de la Culture et de la Communication, préconise une évolution de la chronologie des médias afin de prendre en compte les nouveaux usages des cinéphiles. Mais, comme toujours, les lobbies professionnels semblent avoir plus d’influence que les internautes : les propositions d’évolution de la chronologie favorisent les acteurs en place, exploitants, chaînes privées et diffuseurs, ne laissant que très peu de souplesse aux nouveaux acteurs. La VOD transactionnelle gagnerait un mois (trois mois au lieu de quatre) et la SVOD vertueuse pourrait démarrer au bout de quinze mois, en échange du respect de plusieurs obligations réglementaires et financières.

 

Qui va gagner ?

L’affrontement à distance entre la salle et la VOD, entre le monde physique et l’univers dématérialisé, va s’intensifier dans les prochains mois pour au moins deux raisons : d’une part parce que la chronologie risque de ne pas prendre en compte les attentes des internautes et d’autre part parce que les grandes plates-formes internationales vont intensifier leur pression sur le marché local. Netflix a prévu d’investir 8 milliards de dollars dans les programmes en 2018 et de mettre en ligne plus de 700 nouveaux programmes par an, dont la majorité seront exclusifs. Amazon n’a pas encore pris son envol en France, mais a également prévu d’investir plus de 4 milliards de dollars dans les programmes en 2018. Ces deux services se comportent comme des salles de cinéma virtuelles en programmant plusieurs films exclusifs par mois ; et comme une bonne partie de ces films ne sort pas en salles, cela permet à Netflix et à Amazon de mettre en ligne des films récents, dont certains ont un budget de production de plusieurs dizaines de millions de dollars. La cohabitation entre les cinémas et les sites de VOD est désormais actée et la compétition entre les deux modes de diffusion ne fait que commencer. Dans cette bataille, le vainqueur est le consommateur : non seulement il peut profiter de la richesse de la programmation des salles mais, en plus, il peut visionner dans son canapé une multitude de films inédits en VOD ou en SVOD.

 

Article paru pour la première fois dans Mediakwest #26, p. 96-97Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors-Série « Guide du tournage ») pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.

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