Cartoon Movie 2019, l’animation en haut de l’affiche

La 21e édition de Cartoon Movie (5 au 7 mars à Bordeaux) attestait de la grande forme de l’animation, des films commerciaux aux longs-métrages d’auteurs...
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Dense, éclectique et toujours très qualitative, la programmation de Cartoon Movie 2019 a retenu, cette année, 66 films d’animation à l’état de concept, développement, production et en « sneak preview » (extraits en avant-première). Ils ont été présentés à un parterre de professionnels internationaux dont l’assiduité ne se dément pas : plus de 900 producteurs, réalisateurs, auteurs, investisseurs, distributeurs, agents de vente (mais aussi sociétés de jeux vidéo et multimédia) sont venus de toute l’Europe et même d’ailleurs (Chine, Japon, Canada…).

Une dynamique en constante croissance (Cartoon Movie a permis à plus de 300 films de trouver leur financement depuis sa création en 1999), qui apporte une visibilité aux projets soumis dont les budgets remontent (pour une moyenne de 8 à 10 millions d’euros) et fait (re)venir des grands noms de l’animation européenne (réalisateurs, auteurs…) voire, pour la première fois, des éditeurs de BD désireux d’être de la partie.

L’animation française mène toujours la sélection avec 22 projets (même si, pour la première fois, elle ne remporte aucun Cartoon Tributes). Parmi ceux-là, quatre impliquent directement la région Nouvelle-Aquitaine. Plus encore que les années précédentes, les comédies familiales constituent une bonne partie des projets présentés (près des deux tiers), mais l’offre pour les jeunes adultes reste aussi soutenue et recherchée par les participants. « Un signal fort peut être envoyé au festival de Cannes qui ne peut plus continuer d’ignorer l’animation européenne », affirme Marc Vandeweyer, directeur général de Cartoon.

 

 

Parmi les prochains hits « famille »

En prenant comme « accroches » Terra Willy d’Eric Tosti (TAT Productions) et Chequered Ninja produit par A.Film (900 000 entrées au Danemark) montrés en sneak preview, La Balade de Yaya (Blue Spirit) en début de programmation ou Les Mousquetaires du tsar (Est-Ouest Films, Waking The Dog et Kinoatis), Cartoon Movie continue à mettre en avant le film d’animation qui réunit toute la famille. Le genre forme indéniablement le cœur battant de la manifestation qui affectionne ces projets parvenant à fédérer leur public, et sait les accompagner au besoin durant leur production.

« Découvert » en 2006 au Cartoon Forum, TAT Productions revient ainsi présenter son second long-métrage, Terra Willy (à l’affiche en France le 3 avril). Visant le même public que Les As de la jungle, le film aborde, de manière tout aussi jubilatoire, le mythe de Robinson Crusoé façon spatial. Un prétexte pour déployer de somptueux décors 3D et des créatures improbables et colorées.

Distribué en France (sur une combinaison de 400 copies) et à l’international par Bac Films, le film devrait être vendu sur encore plus de territoires que Les As de la jungle : « Contrairement à ce film qui s’appuyait sur une série ayant déjà fait ses preuves à l’international, Terra Willy a réussi tout seul à convaincre le marché », se félicite le producteur Jean-François Tosti.

 

Développant des valeurs assez proches (dépassement de soi…), La Balade de Yaya, porté par Blue Spirit au sein du label Sinematik et au stade de développement, s’annonce tout aussi prometteur et grand public. S’appuyant sur une bande dessinée franco-chinoise, le film remonte le temps et suit le périple en Chine de deux enfants (une jeune pianiste et un gamin des rues) fuyant Shanghai en pleine guerre sino-japonaise (en 1937) pour rejoindre Hong Kong. Cette adaptation au format scope sera traitée en 3D avec un rendu 2D.

Annoncée avec un budget entre 12 et 15 millions d’euros, la production, qui a été le pitch le plus suivi du Cartoon Movie, en est au début de son tour de table. Elle inaugure, selon Armelle Glorennec, une nouvelle dynamique de production pour le studio Blue Spirit qui en assurera la fabrication dans ses studios d’Angoulême et de Montréal : « Nous voulons mettre à profit tout le savoir-faire de nos studios qui ont pris de la maturité afin de donner une dimension grand public à cette histoire classique et universelle. »

 

Sans perdre de vue la cible famille, des projets comme Linda veut du poulet ! (Dolce Vita Films) ou Le Voyage extraordinaire de Marona (Aparte Films, Sacrebleu Productions) se démarquent par leur audace graphique. Écrit et réalisé par Chiara Malta et Sébastien Laudenbach (La jeune fille sans mains), Linda veut du poulet ! est une comédie enlevée et burlesque – comment faire un poulet aux poivrons à sa fille un jour de grève générale ? –, qui opte franchement pour des couleurs pop, des décors stylisés et un cerné noir non continu pour ses personnages, lequel peut se modifier – jusqu’à disparaître – selon son emplacement dans la scène.

Prévu pour être réalisé en 2D par Miyu Productions à Angoulême et Paris, et distribué par Gebeka, le film prévu pour 2021 fait partie des projets les plus inattendus – et les moins onéreux – de la sélection bordelaise (2,80 millions d’euros).

 

Réalisé par Anca Damian (La Montagne magique), L’extraordinaire voyage de Marona, dont plusieurs extraits ont été présentés, préfère jouer sur l’empathie en se mettant à la hauteur d’une petite chienne qui se remémore sa vie auprès des humains qu’elle a aimés. Chaque période de sa vie est prétexte à dépeindre des univers différents rendus en 2D, papier découpé et 3D (pour les décors). Produite par Aparte Film (Roumanie), Sacrebleu Productions (France) et Minds Meet (Belgique), cette coproduction, classique dans sa trame narrative, mais visuellement foisonnante, réunit plusieurs studios (Aparte Films, Marmita Films à Bordeaux, Tu Nous ZA Pas Vus à Arles) : chacun fabriquant de manière artisanale une partie.

Le montage financier de ce film d’auteur (budget inférieur à 3 millions d’euros) a été un pari : « Ce genre de film a très peu de place en France auprès des télévisions, des Sofica, voire des distributeurs ou des vendeurs », souligne le producteur Ron Dyens (Sacrebleu Productions). « Les diffuseurs ne nous ont pas suivis contrairement à Tout en haut du monde ». Distribué par Cinéma Public Film en France et Charades à l’international, le film sera à l’affiche à la rentrée 2019.

 

Ils n’entreront pas en production avant un ou deux ans, mais déjà ces projets en concept, dont certains sont signés par des réalisateurs de renom, suscitent l’intérêt des professionnels (éditeurs de BD compris). Auréolé du succès éclatant de Ma vie de Courgette, Claude Barras revient avec Sauvages !, un projet en stop-motion (budget de 10 millions d’euros) coproduit par Prélude (France), dont c’est le premier film en animation, et Helium Films (Suisse).

Prise de conscience écologique à hauteur d’enfant mais aussi message d’espoir, le film narre l’amitié entre une petite fille vivant à Bornéo et un bébé orang-outan qu’elle essaie de sauver de la captivité et de la déforestation programmée. Pour le réalisateur, il est important de sortir du cinéma d’auteur pour toucher un public familial.

 

Parabole contemporaine et sociale, Le conte du hérisson d’Alain Gagnol et Jean-Loup Felicioli (Une vie de chat, Phantom Boy) inscrit, lui aussi, son histoire – une chasse au trésor – dans l’actualité : ici, une fermeture d’usine entraînant le chômage des parents… Mais le film montre comment ses jeunes protagonistes peuvent changer le cours du destin. Produit par Parmi les Lucioles Films, il recourt à des animations 2D traditionnelles. Et cherche des diffuseurs et des coproducteurs.

Réalisateur de Zombillénium, Alexis Ducord revient également, avec son monteur Benjamin Massoubre, pour présenter Saba : un film d’aventure en full 3D (15 millions d’euros) toujours porté par Maybe Movies, qui place l’action en 1938 dans la corne de l’Afrique. À la recherche de ses parents – des archéologues – capturés par les fascistes, une petite fille va devoir traverser plusieurs pays en guerre jusqu’à atteindre le territoire légendaire de la reine de Saba.

 

Une autre quête, qui a lieu cette fois-ci à Montmartre (en 1885), est proposée dans Séraphine par l’auteure Marie Desplechin qui en signe le scénario (à partir de sa nouvelle éponyme). Si la recherche des parents en constitue la trame, le film est l’occasion de faire revivre un quartier alors en pleine effervescence (construction du Sacré-Cœur, etc.) et d’y croiser des figures truculentes. Coproduit par Little Big Story, qui se lance dans le film d’animation, et Tu Nous ZA Pas Vus Productions pour la production exécutive, le film en concept sera réalisé en 2D (3D pour les décors).

 

 

Animation « jeunes adultes », toujours l’engouement

De manière toujours aussi affirmée, l’offre « jeunes adultes », qui émane souvent de sociétés spécialisées dans la fiction ou le documentaire, aborde des sujets d’actualité brûlants (totalitarisme, immigration, lutte contre la déforestation, etc.) en allant puiser parfois dans l’histoire récente des moments qui leur font écho. En pleine crise des migrants, La Traversée de Florence Miailhe acquiert ainsi, de par son ton et sa facture (de la peinture animée), une dimension intemporelle et universelle. Produite par Les Films de l’Arlequin, cette épopée coproduite avec Maur Film (République tchèque), Balance Films (Allemagne) et Xbo (France) repose sur une technique d’animation traditionnelle (le banc-titre) adaptée aux besoins du long-métrage (voir encadré La Traversée).

Percutant également l’actualité, le projet en développement porté par les Films du Tambour de Soie (Marseille), Interdit aux chiens et aux Italiens rappelle la traversée des immigrants italiens lors de la Seconde Guerre mondiale. Brassant des histoires vraies, le film d’Alain Ughetto utilise un rendu hybride à base de marionnettes, de stop-motion et de prises de vues réelles pour rendre plus palpables ces rêves d’ailleurs et plus tragiques le passage des frontières. Saga européenne de par son scénario, le film au budget inférieur à 3 millions d’euros produit par Graffiti Doc (Italie) a su également séduire la Suisse avec Nadasdy Film et la France avec Vivement Lundi et Foliascope.

 

Expédition périlleuse elle aussi, mais dans un autre genre, J’ai perdu mon corps réalisé par Jérémy Clapin (Skhizein) et produit par Xilam Animation, dont plusieurs séquences finalisées ont été présentées, suit l’errance d’une main séparée de son corps suite à un accident du travail. Rosalie (de son petit nom), qui se souvient avec émotion de sa vie passée (au Maroc, puis l’exil en France, etc.), devra affronter de nombreux dangers avant de retrouver son corps et reprendre en main le cours de sa vie. Très attendu, ce projet de longue haleine et de facture sombre et poétique est basé sur le livre Happy Hand de Guillaume Laurant. Inclassable, cette histoire fantastique, qui mêle les techniques 2D et 3D, a attiré un grand nombre d’investisseurs.

 

Autre traversée de tous les dangers, Mars Express par Jérémie Périn anticipe la colonisation de Mars par des humains enrichis par le travail des robots, la Terre devenant la planète des laissés-pour-compte. Produit par Everybody on Deck (avec Je Suis Bien Content pour la production exécutive et Tchack), le film de science-fiction (7 millions d’euros) se situe dans la continuité de la série remarquée Lastman (26 fois 13 minutes) produite et réalisée par la même équipe et diffusée sur France 4 (puis, faute de diffuseurs publics, sur Netflix). Jeu de contrastes entre les paysages chatoyants des nouvelles colonies spatiales et la noirceur de la Terre, cohabitation explosive entre les robots 3D et les humains 2D… Le projet très « réaliste », actuellement sous forme d’animatique, est prévu pour entrer en production en 2020.

 

Sorti pour sa part des affres de la production, Buñuel dans le labyrinthe des tortues (production par Sygnatia), qui sera à l’affiche en France en juin prochain (en avril en Espagne), revient sur un moment décisif mais peu connu de la vie du cinéaste mexicain, le tournage épique du documentaire Terre sans pain.

Adaptée du livre de Fermin Solis, cette évocation, qui recourt à l’animation 2D et à l’intégration d’images tournées par Buñuel, prend parfois des accents surréalistes. Le film a conquis le public du Cartoon Movie qui a décerné à son réalisateur Salvador Simó le Cartoon Movie Tribute du réalisateur européen de l’année, et à son coproducteur néerlandais Submarine, l’un des plus grands studios d’animation aux Pays-Bas (pays invité d’honneur du Cartoon Movie), celui du producteur.

 

 

Extrait de l’article paru pour la première fois dans Mediakwest #31, p.124/128. Abonnez-vous à Mediakwest (5 numéros/an + 1 Hors-Série « Guide du tournage ») pour accéder, dès leur sortie, à nos articles dans leur intégralité.


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