Ce dossier envisage la façon dont les acteurs de la formation aux métiers de l’audiovisuel adaptent leur offre dans un environnement bouleversé par l’IA. D’ailleurs, existe-t-il vraiment aujourd’hui des « métiers IA » ?
État des lieux
Enquêtes et chiffres
Selon Grand View Research, le marché mondial des générateurs de vidéo basés sur l’IA était évalué à 788 millions de dollars en 2025 et devrait atteindre 3,44 milliards de dollars d’ici 2033, soit une croissance annuelle de 20,3 %. Une enquête Hubspot indique que 89 % des entreprises utilisent désormais la vidéo comme outil marketing et 49 % des spécialistes du marketing dans le monde utilisent quotidiennement l’IA pour la génération d’images et de vidéos (étude Canva et Morning Consult).
En France, une étude commandée par le CNC et l’AFDAS, réalisée par la société CMI Stratégies et intitulée « La formation aux usages de l’IA dans les secteurs du cinéma et de l’audiovisuel », a donné naissance à un rapport très détaillé publié en février 2026. Nous y ferons souvent référence dans ce dossier, à commencer par cette donnée : 61 % du panel interrogé (étudiants et pros en audiovisuel) déclare utiliser l’IA au moins une fois par semaine, et 23 % déclarent l’utiliser tous les jours !
Les pros, peu convaincus
L’IA, en tant qu’assistant pour gagner en efficacité, semble bien acceptée, en revanche le débat est plus vif quand il s’agit de l’IA générative (Gen AI ou IAG) qui serait capable et coupable de supplanter littéralement un tournage de plusieurs jours en quelques prompts.
Les modes d’utilisation de l’IAG semblent différer selon le profil de l’utilisateur : un utilisateur « grand public » aura tendance à faire confiance à l’IAG, à se laisser guider par elle et se satisfaire du résultat. A contrario, le professionnel de l’image cherchera à contrôler et tordre l’IA pour atteindre le résultat qu’il a déjà élaboré dans sa tête.
Si l’IA provoque une fascination auprès du grand public, les professionnels interrogés pour l’étude CNC-AFDAS, déclarent ne pas être convaincus par l’IA, pour l’instant, et évoquent plusieurs raisons : les outils sont faits par des sociétés extérieures qui comprennent mal leurs besoins techniques et créatifs ; ils n’ont pas assez de contrôle sur ce que sort l’IA, ni sur la qualité visuelle, ni sur la possibilité de retoucher précisément après, (et pour cause : les couches modifiables n’existent pas). Ainsi ils comptent sur des évolutions futures pour obtenir une possibilité de paramétrer l’outil plus finement avant de générer les images, mais aussi une possibilité de retoucher les images générées proprement sans tout relancer. Autres problèmes mentionnés par l’étude : l’IA s’intègre mal dans les pipelines existants, ou encore la crainte pour la sécurité des données et la protection de la propriété intellectuelle.
Aujourd’hui, c’est sans doute dans les réseaux sociaux que l’IA générative est la plus présente et chez les professionnels, surtout dans le motion design, l’animation ou la publicité, où le caractère lisse et trop parfait de l’image est parfois un atout. En fiction, l’utilisation de l’IAG est encore timide. Des plans d’insert générés par IA commencent à apparaître ici ou là, qui deviendront peut-être demain des séquences de plus en plus longues et des métrages 100 % IA.

A tâtons, vers de nouveaux métiers ?
L’IA brouille les frontières entre métiers créatifs et métiers techniques, mais deux types de profils semblent émerger, correspondant à des parcours de formation différentes : les profils dits « hybrides » à forte culture technologique et qui vont utiliser l’IA pour articuler les activités créatives et technique. (Pipeline Developper, Creative Technologist, Directeur Technique). L’autre type regroupe les métiers dits « augmentés » : profils créatifs ou de direction auquel on ajoute une compétence IA (Réalisateur IA, directeur artistique IA…).
La vitesse d’évolution de l’IA et le flou autour de son intégration dans les métiers expliquent sans doute pourquoi les certifications RNCP portant spécifiquement sur l’IA en vidéo sont encore inexistantes. L’étude CNC-AFDAS mentionne à travers le retour des élèves qu’il y a encore « un manque de définition claire de ces nouveaux intitulés. Cela complique la reconnaissance professionnelle, la valorisation salariale et la lisibilité des débouchés réels ». Quant à l’impact de l’IA dans la profession, l’étude rapporte que « au global, une réduction des effectifs dont l’ampleur est incertaine serait à anticiper, affectant notamment les postes juniors dont une partie des tâches pourrait être automatisées par I’IA ».
Nouvelles compétences, nouveaux profils
S’il est encore difficile d’identifier de véritables « métiers IA », la plupart des métiers traditionnels sont « augmentés » par l’IA. Nous allons essayer de définir quelques-unes de ces nouvelles compétences telles qu’elles peuvent figurer dans la littérature ou sur des CV de freelance en ligne. Ces intitulés sont à peu près admis mais ne sont pas normalisés et ont de nombreuses variantes. Cette liste est aussi l’occasion de montrer la variété des outils IA utilisés pour ces tâches.

De la création à la curation
D’un point de vue plus philosophique, l’IA peut être vue comme un passage du « faire » au « choisir », autrement dit, la curation vient remplacer la création. C’est pourquoi il est courant de lire dans les objectifs de formation : « développer un œil critique, une pensée critique, une culture de l’image, de la narration ». On parle aussi de pilotage, de supervision, de chef d’orchestre. Au-delà des aspects créatifs et techniques, les « métiers de l’IA » font donc appel à un compétence très humaine : le discernement. C’est peut-être aussi ça l’apprentissage de l’IA…
2026 : l’IA fait sa rentrée des classes
Il y a deux-trois ans, il n’existait presque aucune formation spécifique autour de l’IA. L’étude CNC-AFDAS rapporte qu’aujourd’hui « l’offre encore fragmentée et en structuration bouge très vite, beaucoup de formations courtes : durée moyenne 8h, et plus de la moitié font deux jours maximum. Il s’agit surtout de la sensibilisation et des premiers usages ». Les formations spécialisées ou longues restent plutôt rares, cependant elles arrivent en force à la rentrée 2026.
En effet, plusieurs écoles ouvrent de nouveaux Mastères dédiés à l’IA. EICAR proposera à la rentrée 2026 un « Mastère Auteur-Réalisateur Films IA ». CLCF ouvre un « Mastère Direction Artistique et Réalisation IA ». ESIS un « Mastère Cinéma et Gen AI ». Chez ISART Digital c’est un Mastère Image et Innovation (IA générative, temps réel, mocap, techniques procédurales). L’ENS Louis Lumière avec l’École Polytechnique propose un « Master of Science and Technology Extended Cinematography » (production virtuelle, VFX temps réel, avec une forte composante tech et IA).
Parmi les autres établissements identifiés par l’enquête CNC-AFDAS, comme ayant développé des parcours spécialisés IA se trouvent l’école Bellecour à Lyon (Design animation et jeux vidéo) avec un diplôme de « Graphiste multimédia et IA », l’ICAN avec un Bachelor « IA Design », un bachelor « Web et IA », ainsi qu’un Mastère « IA Design », E-Startup avec un « Mastère IA et pensée créative » ou encore IIM Digital School. Aussi, à Paris, depuis 2025 la Fémis expérimente les usages et l’impact de l’IA à travers un cycle de recherche : IA et montage, IA et décor…
Du côté de la formation professionnelle, en 2026, INA Campus, a enrichi son catalogue avec pas moins de trente stages « formations IA » proposés en prod, postprod, son, réalisation, journalisme… L’école des Gobelins a développé une offre modules IA autour de Adobe Firefly et Runway. L’école Georges Méliès proposera à la rentrée une formation de 63 heures : « tirer profit de l’IA pour les VFX numériques ». Aussi, des formations courtes sont proposées chez Ciclic en partenariat avec Dixit sur l’IA en postproduction. Et la liste n’est pas exhaustive.

Réinventer l’apprentissage
« Les gens qui travaillent le plus sont les moins formés. » Ce paradoxe illustre le fait que, dans une certaine mesure, les personnes qui travaillent « tout le temps » n’ont pas le loisir d’assister à des formations. Pour résoudre ce problème, les acteurs de la formation diversifient et font évoluer les formats d’apprentissage en agissant sur plusieurs leviers : des modules plus courts, plus segmentés dans le temps, et l’utilisation du distanciel, qui par ailleurs permet des économies de billet de train et de nuits d’hôtel pour les stagiaires (formation hybride ou mixte, blended learning…).
En outre, l’enquête CNC-AFDAS montre une tendance intéressante : en dehors des formations, le premier vecteur d’apprentissage pour 67 % des étudiants reste les échanges avec leurs collègues. Les professionnels, eux, favorisent l’auto-formation à 57 % : réseaux sociaux, site Web, podcast, vidéos… plus que les salons (14 %), les conférences ou les plates-formes dédiées comme Discord (15 %).
Le concept Flash Formations
INA Campus a développé un catalogue de Flash Formations. « L’idée est de proposer des formations courtes compatibles avec une activité professionnelle intense », précise Vincent Lochmann, directeur d’INA Campus. Des modules de trois heures répartis sur deux jours. Chaque session d’une heure trente a lieu en général en distanciel après la pause déjeuner entre 13h30 et 15h, un horaire adapté pour les professionnels en activité. Les deux journées sont suffisamment espacées afin de laisser le temps au stagiaire de mettre en application les acquis et d’arriver avec d’éventuelles questions à la seconde session. Aussi le tarif d’une Flash Formation est de 149 euros avec pour objectif de rendre ces formations accessibles au plus grand nombre.

Formation par abonnement
Parmi les formules innovantes, l’étude CNC-AFDAS rapporte que ILEV Campus envisage de mettre en place un « laboratoire vivant », accessible par abonnement : une équipe de dix consultants IA disponibles en temps réel pour accompagner les clients, anciens apprenants et nouveaux étudiants, dans la mise à jour continue de leurs connaissances. Aussi, à Paris « The Media Faculty envisage de développer une offre d’abonnement à destination des entreprises qui permettrait d’avoir accès à un volume annuel de formation et à des sessions de formation à intervalles réguliers ».
L’alternance : problème et solution
Le mot d’ordre souvent entendu est « il faut former en alternance ! ». En effet l’alternance présente un réel intérêt pour l’élève : en plus de l’expérience acquise en entreprise, il est rémunéré et sa formation est financée par l’AFDAS. Aussi pour l’entreprise, l’alternant peut faire ce que personne n’a le temps de faire : de la veille techno, aller sur les salons… Cependant la spécificité du monde de l’audiovisuel où les productions s’ouvrent et se ferment rapidement, rend l’alternance difficile… L’école Cinéfabrique propose une solution plutôt habile en s’appuyant sur un Groupement d’Employeurs Cinéma et Audiovisuel (GECA) : une société qui va embaucher les élèves pendant un an, puis les dispatcher en fonction des besoins de ses membres (essentiellement des studios) : tournage, postprod, renfort technique… L’élève peut alors signer un contrat d’alternance de deux ans et se « balader » de prod en prod…
Force et faiblesses de la formation IA
L’étude CNC-AFDAS témoigne d’un taux de satisfaction global très élevé (82 %) chez les professionnels ayant suivi une formation IA, mais les avis sont plus mitigés chez les étudiants (56 % de satisfaction). Ceci s’explique par le fait qu’ils n’ont pas forcément choisi de suivre les cours autour de l’IA, ceux-ci étant imposés par le cursus. Aussi une bonne note est accordée à la compétence des professeurs, ce qui est d’autant plus méritant que la discipline est très nouvelle.
Nous devons aussi évoquer les critiques constructives relevés dans l’étude. Le manque d’attention aux enjeux transverses est souvent mentionné : « On affirme que l’IA ne remplacera pas l’humain mais on met en avant la réduction de coût et de main d’œuvre… », note une personne interrogée. Un manque d’information par rapport à la législation, aux enjeux éthiques et à l’impact environnemental, est souvent souligné. Aussi l’obsolescence de la formation dans un environnement qui bouge trop vite est une faiblesse difficilement évitable aujourd’hui.

Du point de vue des acteurs de la formation, le rythme d’évolution des outils IA pose la question de la veille technologique permanente, de la formation des formateurs, et de la mise à jour régulière des plans de formation. Le prix des licences des outils IA est aussi un souci dès lors qu’il faut en cumuler plusieurs.
Par ailleurs, l’enquête CNC-AFDAS rapporte que dans la formation initiale, près d’un tiers des écoles étudiées a fait le choix de ne pas afficher d’intégration de l’IA dans leurs cursus, un choix qui peut en partie s’expliquer du fait des réticences des étudiants. En effet dans les formations initiales on observe une résistance de la part des certains élèves qui rejettent I’IA, certains ayant même refusé d’assister aux cours…
Conclusion et recommandations
Les écoles d’audiovisuel et de cinéma sont-elles en train de participer à l’obsolescence de ce qu’elles enseignent ? La question paraît légitime mais force est de constater qu’aujourd’hui un bon utilisateur d’IA est avant tout un bon créateur d’images. Les personnes qui réalisaient de bonnes images hier avec un œil entraîné et une culture de l’image sont aussi celles qui continuent à réaliser des bonnes images aujourd’hui avec l’IA. À l’heure où ces outils sont accessibles à tous, l’œil critique du professionnel forgé par l’expérience devient un élément différenciant. Il paraît donc audacieux d’imaginer pouvoir se passer d’un enseignement traditionnel.
« Les savoir-faire fondamentaux restent indispensables : culture de l’image, direction artistique, création textuelle et compréhension de l’écosystème professionnel », rapporte l’étude CNC-AFDAS qui émet aussi quelques recommandations quant à l’amélioration des formations : former des profils hybrides capables de penser l’intégration de l’IA dans les organisations – faire de l’IA une compétence intégrée aux formations plutôt qu’un module à part mais aussi renforcer le dialogue entre les entreprises et les organismes de formation – et enfin, mettre l’accent sur l’autonomisation des professionnels face à l’évolution rapide des outils.
Les difficultés d’intégration de l’IA dans les métiers seront elles bientôt balayées par les évolutions successives des outils et par un enseignement qui va gagner en maturité ? Nous le saurons sans doute très bientôt…
Dossier paru pour la première fois dans Mediakwest #67, p.32-36