Les Tendances de mixage cinéma

À l’heure où la diffusion au-delà du 7.1 commence à faire son apparition tant en auditorium que dans les salles de cinéma françaises, un point sur les tendances en matière d’équipement, de technologie et de leur potentiel créatif, avec la contribution de trois professionnels aux profils différents.
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Son immersif, monitoring amplifié, montée en puissance des stations audio, et importance de leur pilotage, besoin d’optimisation de l’écoute dans les salles de cinéma, voici quelques tendances observées ces dernières années sur lesquelles Cyril Holtz, mixeur cinéma, Paul Henri Wagner, Directeur de 44.1 et Arnaud Laborie, PDG de Trinnov audio, nous donnent leur opinion.

 

Dolby Atmos et Auro 3D au coude à coude

Si les formats de son dits immersifs sont encore loin de concerner tous les films au niveau mondial, l’intérêt de la part des postproducteurs est indéniable même si, du côté des formats, la multiplication de technologies incompatibles entre elles peut faire reculer les plus enthousiastes. En effet, entre des procédés comme WFS, Iosono, Ambisonics ou encore le 22.1 proposé par la NHK, il y a de quoi s’y perdre. Cependant, pour le cinéma en salle, la lutte semble aujourd’hui se recentrer sur les technologies Atmos de Dolby et Auro-3D initié par Galaxy Studios et distribué sur le marché cinéma en version Auro 11.1 par Barco (cf encadré). « Aujourd’hui, en France, la tendance est plutôt à l’Atmos même si la majorité de l’activité concerne le doublage blockbusters américains » constate Paul Henri Wagner. Effectivement, dans le Studio 8 de Dubbing Brothers, dont la mise à jour pour le mixage Atmos comprend une console Avid S5 en version 48 faders et un ensemble de 47 enceintes Meyer Sound EXP, les productions Atmos, comme 300 : La naissance d’un Empire de Noam Murro, Rio 2 de Carlos Saldanha, et plus récemment Godzilla de Gareth Edwards et Edge of Tomorrow de Doug Liman, se succèdent à un rythme soutenu depuis le début de l’exploitation qui remonte à octobre dernier. Mais il faut bien l’avouer, hormis les productions hollywoodiennes à gros budgets, le mixage en Atmos reste malgré tout encore marginal dans l’hexagone. Parmi les films qui ont reçu les faveurs du son immersif signé Dolby on peut tout de même citer En Solitaire de Christophe Offenstein mixé chez Ink Production ou encore le court-métrage Entity, mixé chez Creative Sound. Bien que tous les professionnels étudient la question, il se trouve que : « pour des raisons de budget ou par manque d’équipement, on n’a pas toujours l’occasion de mixer en Atmos même quand la volonté est là » regrette Cyril Holtz. En tout cas, pour Paul Henri Wagner, il n’y a plus d’obstacle technique majeur car «les outils de postproduction existent et, en tant qu’intégrateur, nous disposons aujourd’hui des solutions adaptées. » Reste la différence de coût, sachant « qu’un monitoring Atmos (autour de 100 K euros avec l’amplification pour un système haut de gamme) représentera un investissement environ deux fois supérieur à celui d’un système 7.1 , auquel il faut rajouter le processeur, les équipements annexes et surtout l’intégration et les aménagements spécifiques. En effet l’ancrage au plafond, dans les installations existantes, peut se montrer complexe… »

 

Rêves de mixeur

Évidemment, quand on parle son immersif, viennent immédiatement à l’esprit des films à grand spectacle plutôt que des films de dialogues à la française et un examen du calendrier des sorties ne peut que confirmer ce point de vue. Mais il faudra surement un peu plus de recul pour confirmer ce constat un brin caricatural. En attendant, qu’apportent ces technologies sur le plan artistique et quelles en sont les limites ? « Le Dolby Atmos va dans le sens de l’amélioration de la qualité » estime Cyril Hotz. « Il y a de bonnes choses comme le Sub qui permet de relayer les Surround dans les fréquences graves. D’autre part, le format apporte indéniablement un côté plus immersif pour le spectateur. Mais on est encore loin de pouvoir faire apparaître des objets sonores jaillissant devant nous, de les entendre se matérialiser avec une profondeur de champs comparable à celle d’une image 3D, ce qui constitue à mon sens le rêve de tout mixeur. Donc pour moi, c’est un progrès mais pas une révolution. Mais à la décharge de Dolby, aucun système n’offre encore de telles possibilités créatives à part peut-être les technologies binaurales, mais cela supposerait que les spectateurs écoutent au casque dans les salles, ce qui n’est pas d’actualité, pour l’instant du moins. » De son côté, Arnaud Laborie fait un constat un peu similaire : « Les effets se déplacent très bien au niveau des enceintes, on y gagne en précision de localisation par rapport aux formats multicanaux classiques. Par contre, l’ensemble manque encore de profondeur, d’aération. ». Alors quelles seraient les pistes qui permettraient d’aller plus loin et d’obtenir un relief sonore plus convaincant ? Le PDG de Trinnov réfléchit avec nous aux solutions envisageables à ses yeux : « Aujourd’hui, les formats tant MDA qu’Atmos, s’appuient sur un mix de base multicanal qui contient déjà les effets de réverbération et les effets de salles et sur lequel on rajoute des objets mono ou stéréo que le mixeur peut déplacer en fonction de l’image. L’étape suivante serait d’intégrer un véritable moteur de rendu audio comparable à ce qui se fait dans l’industrie du jeu vidéo ou comme le propose Iosono par exemple (qui d’ailleurs se positionne actuellement dans cette industrie NDLR). Il est d’ailleurs prévu dans le futur format MDA de pouvoir inclure des propriétés de largeur de sources et de diffusion, mais pas d’effets de salle. À partir du moment où les moteurs de rendu temps-réel intègreront des réponses impulsionnelles de salles, il sera envisageable d’appliquer à chaque objet sa propre directivité. Par exemple, on pourra simuler tous les changements acoustiques occasionnés par un personnage qui parle face à l’écran puis se retourne. Le but de ces rendus sophistiqués est de procurer davantage de profondeur, une meilleure impression de distance et de son 3D là où avec les techniques actuelles, on a parfois l’impression d’avoir une cloche sonore figée au-dessus des spectateurs. Mais évidemment, créer un véritable nuage de son diffus demande une capacité de calcul et pose alors la question des ressources hardware des processeurs audio cinéma… ». Pas si simple donc, et, est-ce que ce type de technologie permettrait de créer un équivalent audio à l’effet de jaillissement des films 3D ? « L’effet de jaillissement soulève une problématique autre. En effet, on sait aujourd’hui augmenter virtuellement la distance d’une enceinte par rapport à l’auditeur en ajoutant une réverbération adaptée, par contre on ne sait pas rapprocher virtuellement l’enceinte de l’auditeur. Il faudrait pour cela absorber la réverbération naturelle de la salle… »

 

Monitoring : de l’auditorium à la salle

Jusqu’ici trusté par JBL, le monitoring des auditoriums cinéma s’ouvre depuis quelque temps à Meyer Sound, autre fabricant américain dont la gamme d’enceinte active EXP conçue pour le cinéma remporte un certain succès. « En France, on en est à une vingtaine de systèmes installés, mais aux USA, de grands studios comme Lucas Films ont équipé l’ensemble de leurs auditoriums. C’est une vraie tendance » analyse Paul Henri Wagner qui importe la gamme EXP en France et explique les raisons du succès : « Meyer fabrique ses propres composants et ne les revend à personne d’autre. Transducteurs, amplificateurs, tout est contrôlé, optimisé, d’où la performance globale des systèmes. Par exemple, la trompe de 4 pouces que l’on retrouve sur toute la gamme LCR peut monter jusqu’à 17-18000 Hz. Sachant que sa fréquence de coupure est de l’ordre de 600 Hz, cela signifie que le gros de la restitution des fréquences de la voix est assuré par cet unique transducteur, ce qui supprime du coup les problèmes de rotation de phase, de filtrage, etc. ». Après avoir mixé le film Les Profs (NDLR comédie réalisée par Pierre-François Martin-Laval avec Christian Clavier, Isabelle Nanty, Pierre-François Martin-Laval…) chez Ink Productions dont l’auditorium est équipé en Meyer Sound EXP, Cyril Holtz donne son point de vue : « Clairement, en termes de qualité et notamment sur le plan de la distorsion, les Meyer donnent un sentiment d’un confort d’écoute supérieur, plus doux, plus facile que les JBL, et j’ai ensuite retrouvé mon mix en salle de cinéma. Après il y a la fameuse courbe Iso X qui bride sérieusement les possibilités du système. Alors, même si je préfère les Meyer, je ne peux m’empêcher de me demander si cet investissement est justifié, sachant que, contrairement à l’Allemagne, il n’y a pas encore de salle équipée en Meyer en France. » Des propos qui conduisent tout droit vers l’épineux problème de la qualité d’écoute dans les salles de cinéma où les équipes de Trinnov audio rencontrent parfois des enceintes de qualité nettement insuffisante pour le cinéma numérique, d’où parfois un son très agressif : « Dans certaines salles, les enceintes ne proposent plus rien au-delà de 8 kHz ! » constate Arnaud Laborie. De son côté, Paul Henri Wagner rebondit en évoquant la « croisade » qu’il est en train de mener en travaillant de pair avec les installateurs pour imposer la marque Meyer dans les salles : « on avance, même si évidemment le problème du budget se pose. N’oublions pas qu’avec l’Atmos, il faut beaucoup de puissance et de qualité pour que la couleur reste cohérente entre la façade et les Surround. Pour l’instant, les distributeurs en France ont encore du mal à investir dans un système audio de meilleure qualité, car ils pensent que les spectateurs n’y font pas attention, mais les gens apprécient la qualité quand on leur fait entendre et qu’on leur laisse le choix. Aux USA, en Asie, en Allemagne, ça démarre. D’autre part, la diversification des cinémas qui proposent maintenant des retransmissions de concerts classiques, d’événements plaide pour une écoute plus proche de la Hi-Fi. C’est une question de temps, mais on y viendra en France également. Après au niveau des salles, c’est une politique, il faut que les décideurs allouent le budget suffisant, face à d’autres postes comme la déco par exemple… »

 

Console audio Vs. Remote

D’un côté, les stations audio montent en puissance et en qualité de traitement, de l’autre, les surfaces de contrôle se modernisent tandis que leur ergonomie devient plus proche des « vraies » consoles. Alors que reste-t-il aux consoles audio ? Se justifient-elles encore en mixage cinéma ? Paul Henri Wagner donne son approche d’intégrateur : « Peut-être que si les logiciels et la puissance des stations continuent d’évoluer, la surface de contrôle s’imposera d’avantage en film, mais au-delà de la puissance de traitement, la capacité de routing reste actuellement insuffisante pour gérer de l’Atmos. Ainsi chez Dubbing Brothers, qui fait essentiellement du doublage et n’a donc pas besoin d’une capacité de traitement phénoménale, la question entre remote et console mixte s’est posée, mais comme le studio 8 était destiné au mixage en Dolby Atmos, tout le monde est tombé d’accord sur le fait qu’il serait difficile de gérer sereinement le monitoring Atmos autrement qu’avec une console, d’où le choix de l’Avid S5. » Familier de l’Avid D-Control, Cyril Holtz donne son point de vue de mixeur : « l’option « surface de contrôle » est viable, il faut juste changer certaines approches dans la méthode de mixage, notamment au niveau du routing puisque tout se fait dans Pro Tools. Après pour les très gros films, comme La Belle et la Bête, les ressources proposées par un seul Pro Tools restent encore insuffisantes, à moins de procéder par premix. Un jour on y arrivera sans doute… Malgré tout, il est clair que pour moi, la console audio garde un avantage, pas tant en termes de qualité audio, mais plutôt en termes d’ergonomie. Peut-être est-ce dû à ma formation et à mon expérience ? En tout cas, j’ai l’impression de travailler plus vite, sur une console où je retrouve des traitements individuels sur chaque piste, une ergonomie éprouvée depuis des années et des ressources quasi illimitées en matière d’EQ et dynamique. »

 

Entre Edit Room et Auditorium

Depuis quelques années apparaissent ici ou là des auditoriums compacts orientés cinéma et équipés de surfaces de contrôle. « C’est une erreur de croire que l’on y fait la même chose que dans les grands auditoriums, car on n’y a pas tout à fait le même son, ni le même rapport à l’image » prévient Cyril Holtz qui y voit cependant un intérêt. « L’idéal à mon sens est de panacher les deux outils. Par exemple, le premix parole du film Respire de Mélanie Laurent qui a été présenté à la Semaine de la critique à Canne a été réalisé sur D-Control dans un petit studio. Chez Hal (prestataire audio pour le cinéma NDLR), nous appelons « Editorium » ces studios compacts à mi-chemin entre l’Edit room et l’auditorium. Dans l’idéal, l’audi compact, moins cher, donne l’occasion de préparer, de premixer par exemple les paroles, avec un peu plus de temps pour tester différentes options sur cette phase de travail minutieuse. Le grand auditorium sert ensuite à finaliser les étapes qui méritent d’avoir un rendu proche d’une salle de cinéma. » Le meilleur des deux mondes ?

 


 

À la recherche d’une solution pour la diffusion des formats immersifs dans les salles

Devant l’émergence de formats de son immersif tels que Dolby Atmos ou Auro 3D par Barco, la DCI (Digital Cinema Initiative) à laquelle participent les majors hollywoodiennes s’est tournée vers la SMPTE pour développer un format audio ouvert, adapté au multicanal traditionnel comme aux formats orientés objet, et qui permettrait d’assurer le transport des mixages depuis les studios vers les salles, mais aussi entre les serveurs Digital cinéma et les processeurs audio. C’est donc la mission du groupe de travail 25CSS de la SMPTE qui devra entre autres travailler à définir les propriétés des objets sonores, le format de fichier et la transmission entre serveur et processeur audio et dont la publication est attendue fin 2014. Dans l’idéal, ce format ouvert et non propriétaire permettrait de diffuser tous les formats. Sur ce point, le MDA group auquel des constructeurs comme Barco, DTS, Fairlight, Auro 3D, Ultra-Stereo Laboratories et QSC ont donné leur support, plaide pour imposer le Multi-Dimensional Audio, un format audio ouvert basé sur une évolution du Wav PCM intégrant des métadonnées contenant les informations sur le positionnement des objets 3D. Le groupe de travail devra également examiner la possibilité de combiner les formats traditionnels basés sur des canaux et les formats plus récents orientés objets. L’idée serait alors de permettre aux exploitants de salle de faire évoluer leurs processeurs 5.1/7.1 via mise à jour de firmware afin de les rendre compatibles avec les formats de sons immersifs. En tout cas, derrière cette bataille de format se joue le marché du processeur audio à destination des salles de cinéma qui d’un côté serait réservé à Dolby, de l’autre ouvert à plusieurs constructeurs. À suivre…